[MUSCLE] Hisayasu Satō, 1989

Avec Muscle, Hisayasu Satō signe un petit objet cinématographique aussi étrange que fascinant ; ce qui n’est pas pour nous déplaire. D’une durée d’à peine une heure, ce film de 1989 appartient au versant le plus expérimental du pinku eiga japonais, tout en s’aventurant sur un terrain alors particulièrement marginal : celui du désir homosexuel, du sadomasochisme et de l’obsession amoureuse. Ryuzaki travaille pour un magazine consacré aux hommes musclés lorsqu’il rencontre Kitami, un jeune acteur de théâtre qui devient rapidement son amant. Leur relation commence sous des dehors presque tendres avant de basculer dans une dynamique sadomasochiste de plus en plus violente. Lors d’un jeu qui dégénère, Ryuzaki sectionne le bras de Kitami et est condamné à une année de prison. À sa sortie, plutôt que de fuir ce passé, il entreprend de retrouver celui qu’il aime toujours. Le détail le plus absurde (et peut-être le plus révélateur) est qu’il conserve le bras amputé de Kitami comme une sorte de relique dans son appartement.

Tout cela pourrait donner lieu à un film outrancier et hystérique. Satō choisit pourtant exactement l’inverse. Muscle est étonnamment calme, presque languissant. Les situations sont grotesques, violentes ou franchement invraisemblables, mais la mise en scène les accueille avec une forme de tranquillité désarmante. Cette distance crée un contraste assez fascinant entre la banalité du quotidien et ce qui se déroule à l’intérieur du cadre. Le film fonctionne surtout comme une représentation de l’amour poussé jusqu’à la folie. Ryuzaki ne cherche pas simplement à retrouver un ancien amant : il reste prisonnier d’un désir qui semble avoir survécu à tout, y compris à la violence et à la séparation. Chez Satō, plaisir et douleur sont constamment associés, mais sans que l’un puisse véritablement être distingué de l’autre. L’amour devient une forme de dépendance, et la passion quelque chose qui peut aussi bien rapprocher les corps que les détruire.

Cette logique rapproche Muscle de certaines obsessions de Pier Paolo Pasolini. Le film semble notamment dialoguer avec Théorème, dans la manière dont une rencontre sexuelle provoque chez un personnage une sorte de révélation qui finit par se transformer en obsession. On peut également penser à Salò pour son intérêt envers les rapports entre sexualité, pouvoir et violence, même si Satō travaille évidemment dans un registre beaucoup plus fauché et intime. L’étrangeté du film vient aussi de son univers périphérique. Ryuzaki croise des personnages qui semblent vivre selon leurs propres règles, notamment un couple qui pratique le sadomasochisme avec une décontraction presque comique en sa présence. Après les événements extrêmes du début, Ryuzaki apparaît paradoxalement comme l’un des personnages les plus ordinaires. Visuellement, Muscle bénéficie énormément de son aspect rudimentaire. Les copies VHS disponibles donnent au film une texture granuleuse, sombre et parfois presque fantomatique. L’image imparfaite renforce son atmosphère de cauchemar intime. Satō ne cherche pas à donner à son film l’apparence d’une production luxueuse : cette pauvreté visuelle participe au contraire à son identité, en lui donnant quelque chose de clandestin et de presque documentaire.

On peut toutefois ressentir les limites de son format. Avec seulement une heure pour installer ses personnages, leur relation et ses nombreuses bizarreries, Muscle reste davantage une esquisse qu’un véritable drame. Il accumule les idées sans toujours leur laisser le temps de produire une émotion durable. La relation entre Ryuzaki et Kitami est suffisamment radicale pour intriguer, mais pas toujours suffisamment développée pour devenir réellement bouleversante. Reste que Muscle ne cherche jamais à rendre son histoire raisonnable. Son scénario est profondément bizarre, mais Satō le filme avec suffisamment de sérieux pour que cette absurdité devienne presque crédible. Le film avance comme un rêve malsain dont la logique nous échappe, tout en restant étrangement calme, auscultant avec chaos et aplomb ces zones où le plaisir, la douleur, la sexualité et la violence deviennent impossibles à séparer.

Film de Hisayasu Satô · 1 h · mars 1989 (Japon)
Genres : Drame, Érotique, Thriller
Pays d’origine : Japon

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