[CHRISTINE] Alan Clarke, 1987

Avec Christine, réalisé en 1987 pour la BBC, Alan Clarke signe un film d’une austérité radicale sur la dépendance à l’héroïne chez les adolescents. Pendant 52 minutes, le réalisateur suit Christine, une jeune fille issue d’un milieu résidentiel confortable, qui passe d’une maison à l’autre pour retrouver ses amis et se procurer sa dose. Il n’y a pratiquement ni intrigue ni progression dramatique : seulement la répétition mécanique des mêmes gestes, des mêmes conversations et des mêmes trajets. C’est précisément cette absence de récit traditionnel qui rend le film si puissant. Clarke refuse le film social démonstratif ou moralisateur. À l’époque du Just Say No, ce slogan de lutte contre la drogue aux États-Unis, popularisé au début des années 1980 par Nancy Reagan, alors Première dame, Christine aurait pu devenir un réquisitoire contre la drogue ; il choisit au contraire de montrer, presque froidement, ce quotidien sans spectaculaire. Les personnages parlent d’une fête éventuelle, d’un problème familial ou d’une rencontre, mais ces pistes ne débouchent presque jamais sur quelque chose. Les conversations semblent parfois sortir de nulle part et donnent même l’impression que le film pourrait être vu dans n’importe quel ordre.

La mise en scène est évidemment le cœur de l’expérience. Clarke utilise de longs plans au Steadicam pour accompagner Christine dans ses déplacements interminables à travers les lotissements. La caméra la suit de maison en maison, de pièce en pièce, comme une présence fantomatique. Elle ne semble pas observer les personnages pour construire une histoire, mais simplement rester avec eux. Cette sensation de voyeurisme est particulièrement troublante : on a parfois l’impression d’être en train d’écouter aux portes, de surprendre des fragments d’une existence qui ne nous était pas destinée. Clarke pousse même cette idée jusqu’à conserver ses plans quelques secondes après la fin apparente d’une scène. Une conversation est terminée, les personnages quittent la pièce, mais la caméra reste. Ce temps mort produit un effet étonnant : il donne au monde du film une existence indépendante du spectateur. Rien ne semble se dérouler « pour nous ». Nous sommes simplement là, témoins silencieux d’une routine qui continuerait exactement de la même manière sans notre présence.

Les marches de Christine sont tout aussi importantes. Elle avance constamment, mais ne va nulle part. Les mêmes rues, les mêmes maisons et les mêmes jardins finissent par se confondre jusqu’à former un immense labyrinthe résidentiel. Cette mobilité permanente devient paradoxalement une forme d’enfermement. Christine peut marcher où elle veut, mais elle ne quitte jamais véritablement son environnement. Dans cette banlieue britannique apparemment paisible, le mouvement ne signifie donc aucune liberté. C’est là que Christine dépasse largement le simple film sur la drogue. Clarke associe l’état hypnotique provoqué par l’héroïne à l’architecture monotone de la banlieue britannique des années Thatcher. Ces enfants vivent dans des maisons ordinaires, avec leurs canapés, leurs télévisions et leurs boîtes à biscuits, mais leur quotidien ressemble à une forme de mort lente. La drogue ne détruit pas ici un univers déjà chaotique : elle s’insère dans un monde confortable, ordonné et terriblement vide. Le choix des noms de rues est d’ailleurs particulièrement ironique. Christine traverse notamment Keats Way et Coleridge Way, en référence à deux poètes romantiques connus pour leur consommation d’opium. Clarke et le scénariste Arthur Ellis suggèrent ainsi que la perception de la drogue varie énormément selon la position sociale de celui qui la consomme. Ce qui peut être associé à la sensibilité artistique chez certains devient immédiatement une pathologie ou un crime lorsqu’il s’agit de populations marginalisées.

Vicky Murdock, dans le rôle-titre, est remarquable précisément parce qu’elle ne joue jamais la « jeune toxicomane » telle qu’on pourrait l’imaginer dans un drame conventionnel. Elle reste presque opaque. Son visage, son comportement et son apparence adolescente rendent pourtant la situation troublante. Elle semble à la fois enfant et déjà prisonnière d’une existence d’adulte. Les dessins animés qui passent régulièrement à la télévision pendant que les adolescents préparent leur matériel accentuent encore cette contradiction. La drogue elle-même n’est jamais véritablement expliquée. On ne sait presque rien de son prix, de son origine ou des mécanismes permettant à Christine de s’en procurer. Elle est simplement là, comme une composante ordinaire de leur quotidien. Même lorsque deux adolescents consomment ensemble, ils restent enfermés dans leur propre expérience : ils peuvent partager le geste, mais pas réellement le vertige ou le vide qui suit. Cette approche rappelle évidemment Christiane F., mais Clarke refuse toute la trajectoire dramatique et morale du film d’Uli Edel. Il ne cherche ni rédemption, ni chute spectaculaire, ni leçon. Christine est beaucoup plus proche d’une observation clinique, mais paradoxalement cette distance rend le film profondément humain. Clarke ne nous dit jamais ce que nous devons ressentir ; il nous oblige à rester suffisamment longtemps avec ces personnages pour que leur banalité finisse par devenir saisissante.

La dernière image résume parfaitement cette démarche : un gros plan sur le visage impassible de Christine devant la télévision. Rien ne vient conclure son histoire. Pourtant, dans cette immobilité, on peut percevoir toute la détresse accumulée pendant le film. La banalité devient alors tragique. Avec Christine, Clarke annonce directement Elephant, qu’il réalisera deux ans plus tard. Même fascination pour les longs travellings, même refus du récit traditionnel, même manière de transformer la répétition en expérience hypnotique. Mais là où Elephant montre une violence qui surgit brutalement, Christine filme une violence intériorisée, lente et presque invisible. C’est moins un film « sur » la drogue qu’un film sur l’enfermement, la banalité et ces existences qui semblent avancer sans jamais aller réellement quelque part.

Christine (24 Heures pour survivre)
De : Alan Clarke
Avec : Vicky Murdock, Kelly George
Année : 1986
Durée : 52 minutes
Genre : Drame
GB, Couleur

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