Dans Kissed, Sandra (merveilleuse Molly Parker) ne considère pas la mort comme une rupture, mais comme un seuil. Depuis l’enfance, ce personnage éprouve pour les corps sans vie une fascination qui dépasse la simple curiosité morbide. Petite, Sandra enterre les oiseaux morts qu’elle découvre avec une camarade. Mais le rituel ne s’arrête pas là : une fois la nuit venue, elle revient seule auprès des dépouilles, comme si elle refusait de les abandonner tout à fait. Cette relation particulière avec les morts finit par orienter toute son existence. Adolescente, alors qu’elle travaille chez un fleuriste, elle doit livrer des fleurs dans une maison funéraire. L’endroit la bouleverse immédiatement. Elle ne ressent ni peur ni répulsion. Au contraire, elle demande à y travailler. Le thanatopracteur lui fait visiter les lieux et l’introduit dans la salle où les corps sont préparés. Sandra vient d’y trouver, sans le savoir encore, l’endroit où elle pourra donner une forme concrète à son obsession.
Le film de Lynne Stopkewich aurait pu se contenter de provoquer. Il choisit une voie beaucoup plus troublante. Kissed raconte bien une histoire de nécrophilie, mais la réalisatrice filme avant tout la croyance intime de Sandra. Pour elle, le contact avec les morts n’est pas seulement sexuel. Il possède une dimension presque religieuse. Les corps qu’elle approche lui semblent chargés d’une histoire, d’une innocence, d’une douleur qui subsistent après la disparition. Molly Parker interprète Sandra avec une intensité presque immobile. Rien, dans son jeu, ne cherche à rendre son personnage spectaculaire. Elle semble au contraire parfaitement consciente de ce qui la sépare des autres. Là où le spectateur pourrait voir une transgression, Sandra voit une forme de compassion. Elle imagine que son désir peut aider les morts à franchir une dernière frontière. L’extase devient alors, dans son esprit, un passage vers un ailleurs lumineux. C’est ce déplacement qui rend Kissed si dérangeant. Le film ne demande pas au spectateur d’accepter les actes de Sandra, mais de pénétrer suffisamment longtemps dans sa logique pour comprendre ce qu’ils signifient pour elle. Stopkewich ne cherche pas à expliquer ou à excuser la nécrophilie. Elle s’intéresse plutôt à cette zone obscure où le désir, la solitude, la mort et la spiritualité finissent par se confondre. Puis Sandra rencontre Matt, un homme vivant qui découvre progressivement la véritable nature de ses obsessions. Adapté d’une nouvelle de Barbara Gowdy, Kissed est le premier long métrage de Lynne Stopkewich qui retrouvera Molly Parker dans une adaptation de Laura Kasischke (Suspicious River en 2000).
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