[TOMBE DES RÊVES] L’emballant retour de FJ Ossang qui parle au Chaos de ses zombies oniriques

FJ Ossang, réalisateur-poète à qui l’on doit L’Affaire des divisions Morituri (1984), Le Trésor des Îles Chiennes (1990), Docteur Chance (1997), Dharma Guns (2011) et 9 doigts (2017), revient et il est content. Pas comme ses revenants, ses zombies à lui, qui cherchent des noises au drôle de protagoniste parano de son nouveau film Tombe des rêves (Alexis Manenti) qui voit des choses que les autres ne voient pas. À moins que… Dans notre cinéma mort-vivant, FJ joue les profanateurs de sépulture pour réveiller tous les spectateurs endormis dans leurs tombes de façon espiègle, ludique, drôle. Le court est présenté au Festival de Locarno* et c’est avec un vigoureux enthousiasme que ce cinéaste résolument punk en parle à Chaos…

Votre court Tombe des rêves, présenté cette année au Festival de Locarno, peut être vu comme une relecture du film de zombie. Un genre qui vous passionne ?
FJ Ossang : Je me rappelle avoir découvert en salle, à Toulouse, La Nuit des morts-vivants, de Romero. C’était en 1977. Un chef-d’œuvre. Les films de zombie me parlent, comme White Zombie, avec Béla Lugosi, qui se déroule en Haïti. Vaudou de Jacques Tourneur. Je suis un grand fan de Tourneur. J’essaie de suivre ses préceptes : le côté minimal, cacher pour mieux montrer.

Vous vous êtes retrouvé à travailler avec le chef-opérateur Sean Price Williams.
Au départ, il avait été question de faire quelque chose ensemble à New York. Mais après il y a eu le Covid…

Comment a-t-il découvert vos films ?
Je ne sais plus exactement. Jackie Raynal me l’a présenté d’abord à Paris, il y a 15 ans. Ensuite il a plus ou moins initié la rétrospective de mes films à l’Anthology Film Archives de New-York en 2018. Ces deux semaines passées ensemble nous ont beaucoup rapprochés. Sean est vraiment l’un des opérateurs passionnants du nouveau cinéma indépendant new-yorkais. Que ce soit Alex Ross Perry, Almereyda ou d’autres cinéastes de cette génération comme les frères Safdie, il tourne beaucoup de films. Je me sens très proche de sa bande de frappés du cinéma, croisés à New-York – passionnés par le cinéma le moins conventionnel. Donc je lui ai demandé, au moment de tourner Tombe des Rêves s’il pensait que ça puisse se faire. Venir tourner un film de 25’ en Bretagne. Il m’a tout de suite répondu : « Oui, ça peut se faire. » Ça a été vraiment une merveilleuse rencontre. Je trouve la photo très chouette. J’aime beaucoup son travail.

Comment avez-vous travaillé ensemble sur l’image du film ?
Tout s’est fait très vite. On a parlé un peu avant, c’était surtout intuitif.

Dans Tombe des Rêves, les époques semblent se croiser, il y a quelque chose d’intemporel dans le phrasé, les costumes… Comment avez-vous créé cela ?
J’avais déjà fait des repérages approfondis. On est partis voir les lieux dès que Sean est arrivé. Il m’a dit par la suite : « Je n’ai jamais pris autant de photos. » Et puis on a eu un temps absolument exceptionnel. La tempête, le déluge, les éclats de soleil… Il faut toujours avoir une certaine dévotion vis-à-vis des espaces naturels qu’on va filmer. Je le dis souvent : j’aime le cinéma parce qu’il fait parler la terre. Il y a le génie des lieux. A vouloir le casser, ça ne marche jamais. Il faut que finalement le génie des lieux consente à s’associer au film.

La nature est-elle plus forte que le cinéma ?
Il y a une grande part de hasard qui entre dans le cinéma, comme disait Cocteau dans son livre Entretien sur le cinématographe. La mise en scène, à moins de tout fabriquer en studio, consiste d’abord à gérer l’accident. Au contraire même, il faut savoir l’accueillir, et s’en nourrir.

Le choix du Finistère s’est-il imposé immédiatement ? Le Finistère, ça fait « fin de terre » ; ce qui convient parfaitement au climat que vous recherchiez… 
Je connaissais déjà le Finistère portugais, cette pointe extrême du Portugal. J’ai expérimenté le Finistère français à la suite des poèmes bretons de Jean Epstein. Choc du bout des mondes.

Comment avez-vous choisi Alexis Manenti et Pascal Greggory, tous deux déjà présents sur votre long métrage 9 Doigts ?
Quand j’ai fait le casting pour le film 9 Doigts en 2016, Alexis Manenti était venu chez moi alors qu’il était encore un tout jeune acteur. C’est Damien Bonnard qui m’a parlé de lui. Ça a été une très belle rencontre, comme avec Pascal Greggory. J’ai éprouvé le besoin de les retrouver pour ce nouveau film.

Vos zombies sont davantage des revenants que des monstres. Une figure plus poétique.
Les revenants sont une figure qui traverse mes films. Il y a toujours des présences. « Quelqu’un se moque de nous », « La mort se fait toujours reconnaître par surprise ». « Je ne suis jamais revenu du ciel – I am a ghost pilot ». « Dieu attend voir qui s’en sortira ». « No place for me, donc je tire et je tue ». « L’endroit d’où je parle est déjà loin de moi ». « La formule de prolifération est irréversible ». Il y a une dimension paranoïaque. Je ne sais pas exactement à quoi cela tient. C’est peut-être lié à une certaine littérature.

Dans toutes les formes d’art que vous avez fréquentées (la musique, la poésie, le cinéma), qu’est-ce que le cinéma vous procure de plus ?
Oh, je suis un peu maudit dans tous les domaines. Tout a vraiment commencé par la poésie et l’écriture. J’ai fait une revue quand j’avais vingt ans, qui a été co-éditée par Christian Bourgois. J’ai commencé avec le punk, 1976-1977. Puis j’ai monté le groupe MKB Fraction Provisoire, en 1980. Vers vingt-trois ans, j’ai passé le concours de l’IDHEC. Ce qui m’a un peu sauvé la mise. Que ce soit la musique, l’écriture, puis la pratique du cinéma, tout s’est rejoint. Ce qui était formidable à l’IDHEC, c’est qu’on faisait des films. Ce n’était pas simplement didactique. Les courts métrages de première année se faisaient en quelques jours. Et puis le cinéma est très proche de la poésie. On a tendance à l’oublier. Je venais de Toulouse. Il y avait beaucoup de trésors à la Cinémathèque de Toulouse. J’y ai découvert le cinéma expressionniste allemand d’avant 1933, le cinéma soviétique des années 1920. En revanche, j’ai découvert les français à l’IDHEC. Ça a été une passion pour Jean Vigo. J’ai toujours eu des difficultés à faire des films. J’en fais lorsque c’est possible. Mon premier long métrage, L’Affaire des divisions Morituri, fut achevé en 1984. Le Trésor des Îles Chiennes, en 1990. Le festival de Rotterdam a été une étape importante. À l’époque, il y avait un homme formidable qui s’appelait Hubert Bals. C’était l’époque où il existait de grands créateurs de festivals. Des gens qui inventaient des confrontations entre les films, qui cherchaient vraiment des auteurs. Hubert Bals est mort prématurément hélas ! Grâce à Rotterdam, j’ai découvert tout le front indépendant du cinéma mondial. En 1996 j’ai réalisé Docteur Chance. Nous avons tourné au Chili. C’est l’un des premiers films européens réalisés là-bas après la dictature.

Pourtant, la sortie de Docteur Chance a été compliquée.
Oui, compliquée. Globalement, le film a été peu vu. Très rapidement, il a été retiré des salles en 1998. Par contre, mes films sont allés de plus en plus en festivals. On a survécu comme ça. En 2006, le Portugal m’a rappelé pour faire un petit film. Ce film est devenu Silencio. Je l’ai produit avec Serge Catoire et ma petite société OSS/100 films & documents. Elle avait déjà permis de racheter mes anciens films, qui n’intéressaient plus personne, et tenter de les sauver des faillites de sociétés de production. Je dois beaucoup à Serge Catoire. C’est un vieil ami. Avec Silencio, ça a été un conte de fées. Le film a été tourné avec 9 boîtes de 16 mm NB, et un jeune opérateur Denis Gaubert. France Tv est arrivé à mi-parcours, on a pu gonfler le film en 35 mm – Silencio a reçu le Prix Jean Vigo. Ensuite, je suis parti tourner deux courts-métrages à Vladivostok. Dont Ciel Eteint ! avec Guy McKnight le chanteur de The 80’s Matchbox B-Line Disaster – et Gleb Teleshov à la caméra. On s’est tous retrouvés sur mon quatrième long-métrage, Dharma Guns aux Açores en 2009…

Dans Docteur Chance, vous dirigiez Joe Strummer…
Il a été comme un frère. C’était un gentleman du chaos. Il a beaucoup fait pour le film. On avait même un projet de film ensemble au Kazakhstan. Et puis il est mort en 2002. Un monde s’est éteint… Le cinéma est quelque chose d’épuisant. Il faut sans cesse inventer. C’est une discipline terrible. On tourne et on monte. On ne réécrit pas. Il n’y a que le montage. C’est une opération magique. C’est comme écrire un poème le matin, puis un autre l’après-midi, puis un autre encore le lendemain. Tous mes films ont été faits à la limite de mes forces physiques. Chaque film a eu son propre rythme. Certains tournages furent très rapides, d’autres extrêmement lents. Je ne saurais pas dire lequel est le plus important. Et donc aujourd’hui, nous voici. On refait un tour de piste. J’espère que ce ne sera pas le dernier. Le film s’appelle Tombe des rêves. Le titre fonctionne dans plusieurs sens. Il y a la tombe, le cimetière. Il y a aussi les rêves qui tombent. Ou le fait de tomber dans les rêves. En anglais, le titre devient « Tomb of Dreams ».

Il y a incontestablement une dimension onirique. Mais à l’origine, c’était vraiment l’idée de réécrire un film de zombies.
Oui. Il y a toujours des présences dans Tombe des rêves. D’abord, on ne sait pas si elles sont réelles ou si elles appartiennent uniquement au personnage. Progressivement, elles deviennent vives, puis agressives. J’aime cette progression. Je fais toujours mes films avec angoisse. Je vais au bout. Après, il y a toujours cette inquiétude : est-ce que ça va fonctionner ? Est-ce que ça va tenir…
Certains réalisateurs adorent regarder les rushes durant le tournage. Moi, ça me déprime presque. En revanche, c’est très utile pour la photographie. Sean les regardait. Il était content. On a vraiment eu de la chance. Et puis j’avais une bonne équipe bretonne. Des gens motivés. Comme le film est tourné en pellicule, c’était une expérience particulière pour des personnes plus jeunes. Je continue à tourner en pellicule. Je ne comprends pas comment on peut s’en passer. Il y a une discipline organique. Tout le monde est obligé de regarder dans la même direction. Aujourd’hui, certains acteurs savent qu’on peut multiplier les prises. Avec la pellicule, ce n’est pas possible. On sait qu’on ne fera pas cinquante prises. Il faut être présent.

Là encore, la musique tient une place importante, elle occupe de toute façon une place essentielle dans votre parcours.
Ma génération a eu la chance de connaître une période extrêmement riche, je dirais de 1974 à 1993. Il y avait les derniers feux des Stooges, puis l’explosion punk. En même temps apparaissaient les musiques industrielles. C’était une époque fabuleuse. Les groupes avaient peu de moyens. Ils faisaient des petits tirages. Ils inventaient leurs propres formes. C’était très libre. J’étais un grand admirateur de Cabaret Voltaire, je les ai revus quarante ans plus tard en concert. C’est toujours génial. J’étais aussi fasciné par Throbbing Gristle. Il y avait aussi Tuxedomoon. Ces groupes inventaient une nouvelle manière de penser la musique. Le punk voulait détruire le rock n’roll. Il l’a finalement réinventé.

Pour quelqu’un qui veut découvrir cette période aujourd’hui, quels groupes conseilleriez-vous ?
Il y a tellement de choses. Ceux qu’on vient d’énumérer notamment. J’aime les groupes qui semblent incompatibles. À l’époque, les fans de Killing Joke n’étaient pas ceux de Bauhaus. Moi, j’aime les deux. Bizarrement, mes nouveaux films vont de plus en plus vers une forme de non-musique. À partir de mes courts métrages, la musique devient moins présente. Les films finissent par refuser la musique. Mais pour moi, tous ces groupes étaient les bandes originales de films à venir. C’était des musiciens qui rêvaient aussi de cinéma. Et c’est peut-être cela qui m’intéressait le plus. J’étais presque déçu que cette rencontre entre leur musique et le cinéma n’arrive pas davantage.

DES TITRES POUR L’ETE, LA SELECTION DE FJ OSSANG
Nag Nag Nag !No Way / Cabaret Voltaire
No Tears for the Creatures of the NightMy dark Companion /Tuxedomooon
Lucky JimLas Vegas / The Gun Club
Love Is The DrugDo The Strand / Roxy Music
The streets / The Unknowns (Bruce Joyner)
Tupelo – Hey Joe! / Nick Cave & The Bad Seeds
Bela Lugosi Is dead – Lagartija Nick / Bauhaus
I’m Sick of You – Raw Power / Iggy Stooges
Human Fly – Voodoo Idol / The Cramps
Here It Comes Again / The Amazing Snakeheads Amphetamine Ballads

* Première mondiale lundi 10 août 2026 à 15h – PalaCinéma 1 à Locarno 79

 

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