La fête du cinéma, la vraie, c’est celle-ci : retour sur la 54e édition du plus cinéphile – et glouton – des festivals !
Chaque année, c’est à peu de chose près la même chose. Salles pleines à craquer – autant pour une antépénultième séance du Parrain que pour d’obscurs inédits lettons – soleil généreux mais jamais agressif, élégante odeur de mouclades servies à tous les coins de table… Et chaque année, on se dit : qu’il fait bon vivre ici ! Ce grand raout cinéphilique permet de faire le plein de nouveautés (souvent les choses manquées à Cannes) et d’absorber sa dose de patrimoine quotidienne : à l’exception de la Croisette justement, c’est probablement le seul festival en France où les fidèles tournent à 5 films par jour tout en ayant le sentiment d’avoir, faute de temps, manqué quelques séances essentielles. Une journée se décomposant d’ordinaire en 24 heures, nous n’avons pas eu d’autres choix que de skipper les rétrospectives Jacques Tati (qui s’invite toutefois à la Cinémathèque française), Youssef Chahine, Dag Johan Haugerud ou encore Christian Mungiu… Le programme n’en fut pas moins dense pour autant, à commencer par notre marathon Diane Keaton.

Pendant sept jours, nombre de conversations tournaient autour d’un mystérieux Mister Goodbar, l’un des films fétiches du chaos (le pervers qui sommeille en nous souhaitait, en plus de revoir ce mirifique banger, cueillir les réactions fleuries de la salle après un final des plus glauques que les pourtant bien charpentées seventies aient connu). Chainon manquant entre Taxi Driver, Cruising et le women’s picture des années 70 sorti de la cuisse de Paul Newman et de John Cassavetes, Looking for Mister Goodbar respire à chaque plan le jusqu’au-boutisme et le trop-plein : trop de sexe, trop de poppers, trop de cocaïne, trop de cafards dans la pile de vaisselle accumulée, trop de Donna Summer, et probablement trop de liberté sexuelle pour une seule et même femme d’extraction catholique… Réalisé par un Richard Brooks de 65 ans – l’ancien journaliste écumera 300 bars pour célibataires à travers le pays pour nourrir son scénario – ce film proprement génial a quelque chose de la douche froide pour la génération du baby boom et sa demande d’affranchissement général. C’est beau et ambigu as fuck : Jean Simmons, la femme du cinéaste, refusera d’ailleurs de voir ce film hautement traumatique et quittera le bonhomme quelques semaines après.
Prenant le relais de Kramer contre Kramer (1979) et d’Ordinary People (1980), L’Usure du temps (1980) faisait partie des Alan Parker qu’on n’avait jamais vus, l’un des objets des moins clinquants de sa filmo éclectique (le film raccorde presque avec la veine intimiste et dramatique des Woody Allen les moins poilants). Ou la déliquescence douce-amère d’un couple qui ne s’entend plus, dans une grande baraque bourgeoise où la vie est surtout du côté des quatre filles du ménage (la projection a eu lieu le même jour que Tin Castle d’Alexander Murphy, ce qui en fit une journée fort choupie). C’est surtout un exemple de film où une certaine modestie de la mise en scène laisse le champ à deux acteurs merveilleux : Diane Keaton et Albert Finney, dont le personnage de mâle éruptif ne passe peut-être plus très bien aux yeux des spectateurs d’aujourd’hui. Scénarisé par Bo Goldman, le roi du désenchantement sauce seventies (Vol au-dessus d’un nid de coucou, The Rose), Shoot the moon est signe aussi l’un des plus beaux revirements de Pauline Kael dans sa maison du New Yorker : « Dans les trois premiers longs métrages du réalisateur anglais Alan Parker (Bugsy Malone, Midnight Express, Fame), aucune scène ne m’a semblé crédible ; dans son nouveau film Shoot the Moon, aucune scène ne me paraît fausse. »

Dans sa masterclass autour de Diane K., la toujours affutée Murielle Joudet vous recommande trois films méconnus sismographiant à eux seuls l’évolution de la place des femmes dans nos sociétés occidentales : The Good Mother (Le Prix de la passion) de Leonard Nimoy, Baby Boom de Charles Shyer (c’est scénarisé par son épouse Nancy Meyers et c’est à voir) et Le Club des ex de Hugh Wilson, un film mal accueilli par la critique française qui prouve pourtant que Sex and the City n’a rien inventé !
On en a aussi profité pour voir Reds (1981), superproduction à 35 millions de dollars sur la figure canonique de John Reed, militant communiste, l’un des rares Américains enterrés au Kremlin et auteur du tonitruant Dix jours qui ébranlèrent le monde dans lequel il chroniqua par le menu la révolution russe. En plein cœur de la Guerre froide, deux ans après l’invasion de l’Afghanistan par les Russes, le film fut projeté à la Maison Blanche devant Reagan et sa première dame (!) : le président conservateur se montra admiratif devant la chose accomplie, et on se demande bien comment pareille initiative (ce film épique a pour première qualité de n’être jamais manichéen, dans un sens comme dans l’autre) pourrait même arriver sur le bureau d’un executive de nos jours…
L’un des moments forts de cette édition restera la découverte de La Dérive, fraîchement ressuscité par Cannes Classics et par la Cinémathèque française. Longtemps confiné aux oubliettes et à son interdiction aux moins de 18 ans, le premier film de Paula Delsol raconte la vie de Jacquie, une héroïne solaire rejetant la vie de femme rangée que sa famille lui promet, ayant pis que pendre du qu’en-dira-t-on, notamment vis-à-vis de ces muffles d’hommes. Mais ce diamant méditerranéen (et par moment hilarant) déjoue toutes les attentes du manifeste lourdaud qui ne manquera pas d’arroser la production française dans les années 60-70 : tourné la même année que Cléo de 5 à 7, La Dérive (scénarisé et produit par Delsol) semble lui aussi percer de nouveaux horizons esthétiques, et fait de son sur-découpage en courtes saynètes un moteur scénaristique. Le film est un curieux mélange de comédie badine et de bilan post-révolution sexuelle, similaire en cela au prophétique La Collectionneuse (1966), alors qu’il est tourné en 1961-62 ! La Nouvelle Vague s’est aussi écrite loin de Paris et des T2 de Saint-Germain-des-Prés, et on est heureux de voir que le courant le plus fréquemment cité de l’histoire de la cinéphilie mondiale brille encore de petites perles à découvrir. Son autrice n’aura réalisé que deux longs-métrages de cinéma, aura parcouru le tour du monde et écrit des recueils d’horoscopes arabes et chinois : tout ça est très bien raconté dans un livre d’Aurore Renaut paru récemment chez Gremese et dans la Correspondance avec des écrivains de François Truffaut compilée par Bernard Bastide (Gallimard), le mentor-ami qui dira qu’on peut comparer La Dérive aux premiers films de Bergman. Et, dans sa bouche parfois sévère, ce n’était pas une vacherie…
Jean-Gabriel Périot a lui aussi exhumé de l’oubli la figure de Michèle Firk (1937-1968), dont le nom parcourt, souvent en louce-dé, bon nombre de livres consacrés à l’histoire du cinéma. Journaliste, critique chez Positif et militante anticolonialiste qui portera les valises dans le réseau Jeanson de soutien au FLN avant de s’exiler à Cuba et au Guatemala, elle avait en horreur à la fois les révolutionnaires de salon et les fils à papa de la Nouvelle Vague, tapant sur Chabrol autant que sur Hitchcock, un « roublard » doublé d’un « tricheur »… Dans cette Vie manifeste auto-arrêtée à l’âge précoce de 31 ans, Périot a tellement de choses à dire qu’il passe un peu vite sur ce passionnant parcours critique au féminin : le film n’en reste pas moins un bon cocktail molotov d’archives épousant le rythme de vie mitrailleur de cette force de la nature, à mille lieues du dégoulinant L’Âge d’or de Bérenger Thouin, lui aussi présenté à Cannes Classics.

Petite déception autour d’un film qu’on attendait de pied ferme depuis son Grand Prix à Cannes en mai dernier : Minotaure d’Andreï Zviaguintsev, dont le curieux projet – transposer La Femme infidèle dans une Russie grisou en proie à une opération spéciale chez le voisin ukrainien – avait pourtant tout pour nous intriguer. Sous une apparente froideur, le film de Chabrol racontait une certaine idée de la fièvre, et tout le vénéneux zarbi du film original tenait dans ce petit décalage qui fait qu’on ne reconnaît plus tout à fait la personne aimée : nous sommes ici dans une déclinaison bien décharnée de la chose, avec une cellule familiale en crise dès la première scène, et où le passage à l’acte – violent, pour les étourdis qui ne sauraient pas à quoi on fait référence ! – n’a strictement plus rien de vertigineux. Si Zviaguintsev reste un grand faiseur de scènes où le spectateur est toujours investi en dépit de personnages parfois proches du stéréotype, ce film-ci a quand même quelque chose de plat, d’un brin unidimensionnel et de somme toute assez peu ambigu : il suffit de voir le désintérêt profond envers ce personnage de photographe adultère, très rapidement expédié, pour constater que le dédale promis n’en est pas vraiment un… Les scènes de jour évoquent quelque chose de Fjord, et on ne peut s’empêcher de se dire que les mastodontes du cinéma d’auteur mondial doivent aujourd’hui composer avec une photographie un poil standardisée, très loin de la ouate chabrolienne époque André Génovès.

Des photographies élégantes qui nous en mettent plein la mirette, il y en eut dans trois films qui raccordent parfaitement avec les parfums colorés d’Ernest, le glacier incontournable du festival : La Gradiva de Marine Atlan, Adieu monde cruel de Félix de Givry, et A Swedish Love Story de Roy Andersson, trois odes à l’adolescence mélancolique où les parents n’ont pas droit de cité. Nos sens furent également éblouis par Le Corset de Louis Clichy, sensation-animation du dernier Certain Regard où le combo aquarelle + Requiem de Fauré + Comme un ouragan a chez nous tout emporté ! Le film n’est pas sans lien avec le home movie rural Gabin de Maxence Voiseux, découvert à la Quinzaine des Cinéastes. Ou de sonder la team très chaos derrière Vesna, Rostislav Kirpičenko et Helena Pokorny :
On peut aussi vous dire que trois de nos films préférés de Cannes se laissent très bien revoir : Notre Salut, L’inconnue et Roma Elastica, avec un Bertrand Mandico en forme olympique ! Côté polars tarabiscotés, il y avait cette année de quoi faire, notamment avec Une étrange affaire (1981) de Pierre Granier-Deferre, qui affleure le genre de biais et qu’on vous déconseille de voir si votre patron se montre trop intrusif dans votre vie perso. Vampirisation, emprise, toxicité, harcèlement moral : tout un vocable très contemporain perce dans ce film où un (très bon, et c’est pas tous les jours) Gérard Lanvin travaille pour le service Publicité d’une grande enseigne parisienne, dont Piccoli est le nouveau patron. Nouveau patron très envoûtant qui s’autorise en douceur des choses que la CGT ne laisserait absolument plus passer de nos jours. Très curieuse atmosphère de fable grinçante, pas si éloignée du fantastique, que ce film distille et qui, en cela, peut rappeler les Buñuel franchouillards (les grotesques sbires que sont Jean-François Balmer et Jean-Pierre Kalfon, tirant presque le film vers l’expressionnisme, n’y sont pas pour rien). Le film offrira un Ours d’argent berlinois à Piccoli, un César à Nathalie Baye dans son rôle d’épouse délaissée, et un Louis-Delluc à son réalisateur : clairement l’un des meilleurs d’une filmo qui alternera le bon et le moins bon mais qui n’a, à notre connaissance, pas donné dans l’effroyable nanar.
Plus chelou encore, La Faille de Peter Fleischmann, cinéaste dont nous n’avons pas grande souvenance à l’exception d’un roupillon mémorable devant son film le plus connu pourtant découvert en présence du cinéaste, Scènes de chasse en Bavière. À peu près toutes les choses qu’on aime dans la vie sont réunies dans cet opus-ci : Michel Piccoli, Ugo Tognazzi, Mario Adorf, la photo de Luciano Tovoli, les cascades de Rémy Julienne, un scénario co-écrit par Jean-Claude Carrière, une affiche originale signée Topor et un score de Morricone qui a clairement fouillé dans les chutes d’Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon (1970) pour son ouverture. L’action se déroule ici dans ce qui s’apparente à une dictature fasciste, clairement identifiable comme la Grèce des colonels (une station touristique avec une héraldique fasciste qui tapisse tous les coins de rue). Un modeste employé est arrêté sur un malentendu, puis convoqué par un agent des forces spéciales qui le soupçonne de se livrer à des activités subversives. S’ensuit un jeu du chat et de la souris downtempo où l’accusé et son ravisseur ne cessent de se rapprocher, le tout sous un soleil harassant et avec une post-synchro goguenarde qui rappelle les films d’Arrabal (autant dire que certains goûteront peu ces voix débraillées qui font un peu retomber la tension). Un antidote clair et net aux films papalement sérieux de Costa Gavras sur la même thématique !
Trois petits enseignements pour finir : le début de Police Python 357 (1976) a tout du nanar deux-de-tension et on vous recommande d’outrepasser les 40 premières minutes pour plonger pleinement dans un film bien plus biscornu et trouble qu’il n’y paraît ; le Nanni Moretti acteur de Je suis un autarcique (1976) est proprement à baffer et il faut voir le très beau La messe est finie (1986) pour mesurer à quel point il lui a fallu du temps pour renverser la table et susciter de l’empathie ; Maria Schneider est génialissime en second rôle dans Une femme comme Eva, film lesbien de 1979 qui alterne le très sérieux et le grotesque : nous ne sommes pas dans le chef-d’œuvre ultime que sa fiche Letterboxd laisse paraître mais plutôt dans une sympathique tentative de cinéma libertaire qui fera le plaisir des fans de Rarelust.com. Et c’est très bien ainsi !



