Le plus chanmax des festivals de courts a réussi à éviter les deux vagues caniculaires, offrant un moment bien opportun de répit post-Cannes : pour la 35ᵉ et dernière édition de Jacky Evrard, directeur et figure tutélaire du festival, Pantin a mis les petits plats dans les grands. Nos coups de cœur.
Miracle – Émilie Brisavoine
Agenouillée sur le trône, Camille Rutherford hallucine : après des années d’infructueuses tentatives de FIV, la voilà enfin enceinte alors qu’elle n’y comptait plus, et alors que se profile dans quelques heures sa propre fête d’anniversaire, où il va falloir dissimuler tout ce qui ne va pas avec cette bougie supplémentaire (compagnon pot de colle en la présence du touchant-mais-envahissant Vincent Macaigne, thèse entamée il y a huit ans dont il est impossible de voir le bout…) Pour ajouter au charmant tableau, la présence à la sauterie d’un mystérieux blondinet qui lui déclare sa flamme après une nuit torride dont elle n’a même pas souvenance : le Miracle dont il est question ne tombe peut-être pas tant du ciel que ça… Tout en battements en porte et en esthétique panique à bord, le film embrasse avec brio l’idée du reflux et de la remontée à la surface (ce dont témoigne d’ailleurs très littéralement un petit vomi des familles). Miracle a quelque chose du précipité halluciné et du film métamorphe, à équidistance de Letourneur, des frères Guit et des frères Safdie : une sacrée famille ! Il est évidemment question ici de couple qui s’use, d’hormones qui débordent et de maternité inopinée, mais toute personne qui a déjà expérimenté le fait de devoir garder la face devant un public qu’elle cherche à fuir comme la peste saura s’y retrouver… Un moyen qui appelle donc une suite : on attend le long, Émilie !
Dieu est timide – Jocelyn Charles
Lors d’un voyage en train, Ariel et Paul s’amusent à dessiner leurs plus grandes peurs lorsque Gilda, une étrange passagère, s’invite dans leurs confidences. Son expérience de la peur ne semble néanmoins pas aussi innocente que leurs dessins… Il est brillant, ce court de 15 minutes, repéré par la Semaine de la Critique et développé par les petits gars derrière Arco (et réalisé par un clippeur de The Weeknd et L’impératrice : l’homme est déjà un nom suivi notamment dans nos colonnes). Les fans du macabre-sauce-grotesque façon Junji Itō en auront pour leur grade, et ici l’animisme japonais rejoint un art très français et très savoureux du dialogue, façon Contes de la rue Broca (l’horreur peut surgir d’une boîte à chaussures : les enfants mis devant le Canal J des années 90 s’en souviennent). En résulte un très beau petit traité autour de nos visions cauchemardesques, plus vivant que bien des machins pourtant tournés en prise de vue réelle. Un film qui va chercher la voix gitaneuse de Danièle Evenou ne peut qu’avoir bon fond…

Détective Smiley et les amis perdus – Antoine du Jeu
Racontée pour partie en voix-off et shootée en 16mm, c’est l’histoire de la dernière enquête de l’inspecteur Smiley, mais c’est aussi l’histoire d’Elias Baucasse, un militant disparu. Une épopée lo-fi dans la France des années 2020… Il ne faut pas trop en dire sur cette chose vraiment étonnante, qui nous a fait penser à du Jean-Gabriel Périot (on ne saurait même pas trop vous dire pourquoi!) trempant sa matière composite dans un bain infusé à Pynchon et à Lynch, avec les premiers Mandico posés quelque part sur l’étagère. Du cinéma incantatoire, éclairé à la magick lantern.
La semaine de quatre jours – Ludovic Béot
Marianne (si vous connaissez son visage, c’est parce qu’elle est jouée par Marilou Duponchel, notre amie et collègue de la Semaine de la Critique) emménage chez sa sœur qui lui a laissé son appartement. Une sœur qui visiblement lui ressemble beaucoup puisque le petit aréopage se pressant autour de l’immeuble ne cesse de la confondre avec elle, ce que l’intéressée se garde bien de démentir (avec L’Inconnue, c’est décidément la saison du body swap cinématographique). Alors qu’elle voulait profiter du calme du mois d’août à Paris, les prochains jours vont bousculer ses attentes. Et le film de se vivre comme une douce capture éphémère, qui aurait pu s’appeler Ce sentiment de l’été, installant un rapport au temps fait de déboulés à vitesse grand V ou de longues séquences de pure suspension, notamment musicale. Une certaine idée du cinéma buissonnier, qui fait la nique aux diktats du tempo (dans tes dents, la commission).
Rien c’est un faux – Laura Thuillier
Là aussi, une histoire de doux petit mytho et de décalage identitaire. Olivia (Clara Bretheau) se rend comme chaque semaine chez son psy. Mais la rencontre avec le patient suivant, un hurluberlu qui porte un plâtre à la jambe droite, va bouleverser sa journée. Sans qu’on sache pleinement pourquoi, Olivia s’accapare l’objet et fait croire à ses proches qu’elle s’est cassé la jambe : un art du jeu (vous aurez noté que c’est le propre du travail d’acteur) qui va faire office de révélateur de l’attention qu’on lui porte, ou pas. Tout un programme qui s’inscrit pleinement dans la séquence Contes moraux du fabuliste Rohmer, dont ce beau petit film arrive à pleinement restituer l’esprit. Jugez plutôt : “Mon intention n’était pas de filmer des événements bruts, mais le récit que quelqu’un faisait d’eux. […] Une des raisons pour lesquelles ces Contes se disent « moraux » c’est qu’ils sont quasiment dénués d’actions physiques : tout se passe dans la tête du narrateur. […] Mes héros, un peu comme Don Quichotte, se prennent pour des personnages de roman, mais peut-être n’y a-t-il pas de roman.”
Myrtilles la nuit – Christelle Lheureux
Alerte “très beau film du festival”, un peu passé sous les radars des bilans pantinois, en dépit de son prix glané au dernier Festival de Brive. Suite au départ de sa maman, Zoé, 5 ans, se retrouve avec Luna, sa babysitter. Il y a les Pyrénées l’été, les télésièges, les myrtilles, les questions incessantes autour de l’amour et la mort : il y a surtout un banger beau comme tout (et qu’on va s’autoriser à qualifier de “très mims”) mis en boîte par nos amis de KIDAM, qui continuent à envoyer du gras sur les courts malgré le décollage des fusées Emmanuel Marre et Alexe Poukine !

No skate! – Guil Sela
Oui, on sait : vous avez tous déjà découvert ce film, transbahuté par moult récents festivals (dont la Semaine de la Critique 2025) mais pour nous, ce Pantin fut l’occasion d’une tardive première. Paris, Jeux Olympiques 2024. Isaac est homme-sandwich. Cléo est femme-sandwich, tentant elle aussi de promouvoir les baignades dans la Seine, dont l’eau a été soi-disant “dépolluée” à l’occasion des Jeux. Un jour, Isaac voit Cléo jeter une planche de skate dans l’eau, ce qui propulse une prise de contact et une witty déambulation à travers la ville-Lumière, où le ticket de métro coûte quatre euros et où les sportifs à roulettes sont rois… Et ce qui s’annonçait comme un « petit court sympa » élégamment shooté en longue focale altmanienne se révèle en fait bien plus profond et bien plus ouvert à l’imprévu qu’il n’y paraît : une quirky romcom qui sent bon le tournage empli de joie et qui confirme que Michael Zindel et Raïka Hazanavicius en ont sous le capot. Et pas uniquement sur le versant comique.
Retour aller retour – Quentin Papapietro, Hugues Perrot
Le vilain trip de trois auto-stoppeurs estivaux, perdus entre Royan et Rochefort, qui auront le malheur de croiser la route d’un drôle de conducteur : un premier “premier rôle” inquiétant pour notre camarade Luc Lavacherie, l’exploitant qui tient d’une main de maître l’une des plus belles salles de notre beau pays, j’ai nommé La Coursive (La Rochelle). Inquiétant parce qu’avant de s’attaquer à un roman de Bégaudeau pour son premier long-métrage à venir, Papapietro a choisi ici un détourage des plus cheapos et un rap hardcore généré par IA, qui avaient tout pour faire plouf : le problème est que tout fonctionne à balle et qu’on repense à ce drôle de film (13 minutes) quotidiennement depuis maintenant un mois… On ne peut que vous encourager à vous procurer rapidement la chose.
486 – Brieuc Schieb
Une réappropriation maison du roman national, par l’auteur de Koban Louzoù, garanti sans Philippe de Villiers à l’entrée. Nous sommes en 486 après J-C. Clovis. Païennes as fuck, Chataîgne et Mérovée quittent leur foyer à la recherche de nouveaux horizons. Elles croisent sur leur chemin Titus et Lucius, deux légionnaires en perte de repères, rescapés de la chute de l’Empire romain (et du cinéma de Jean Yanne). Nul affrontement ici entre ces deux civilisations très différentes, mais un partage de potion préfigurant un moment, sûrement utopique, de communion hippie : un récit queer et très guiraudien dans l’esprit, qui devrait donner du boulot à nos Grégoire de Tours contemporains.
La nuit – Marina Déak
On n’a pas encore eu le temps de voir ce film présenté en sélection Prospective Cinéma, mais on en a entendu le plus grand bien : on le dit habité par la hantise par du monde et particulièrement raccord avec la ligne éditoriale de ce site. Ce sera notre devoir de vacances, qu’on vous souhaite très bonnes au passage…



