Avec Sun Don’t Shine (2012), un premier long métrage chargé de l’humidité poisseuse de sa Floride natale, Amy Seimetz livrait déjà sa propre variation, trouble et inconfortable, sur une composition classique du cinéma américain : le road-movie et son rejeton, le trope des « lovers-on-the-lam ». Mais ce film marque également le début de sa collaboration avec Kate Lynn Sheil. L’actrice y incarne un personnage féminin à la fois indolent et colérique – qui n’est d’ailleurs pas sans évoquer la récente partition de Jennifer Lawrence dans Die, my Love (Lynne Ramsay, 2026) – dont son rôle dans She Dies Tomorrow, sorti presque une décennie plus tard, conserve quelques traits caractéristiques.
Le second film de Seimetz s’ouvre sur un réveil en sursaut accueilli par une pièce silencieuse et baignée de soleil. Le regard du personnage s’égare hors-champ, et il faudra attendre plus d’une heure pour accéder à la scène qu’il rencontre. Cette introduction fragmentée et opaque est programmatique de ce qui va suivre : une révélation brusque et irréfutable, suivie d’un processus de métabolisation tout intérieur, intime et imprévisible. On accompagne d’abord Amy (Kate Lynn Sheil donc, à laquelle Seimetz prête son propre prénom), jeune femme neurasthénique fraichement tombée du wagon et convaincue qu’elle va mourir demain, dans ses dernières heures. Requiem de Mozart, robe à sequins et champagne, le personnage semble s’efforcer de ressentir l’intensité de son propre drame intérieur, en vain, et il y a quelque chose de très juste (et drôle) à la performance tiède qu’inspire ce désastre imminent – l’excellente série Carol et la fin du monde (Dan Guterman, 2023), parmi une pléthore de propositions inspirées par la période Covid, convoque un tableau similaire. On va mourir. C’est un peu plus tôt que prévu, certes, c’est un peu brutal, mais c’est pas comme si on n’était pas prévenus.
Nul besoin donc de déployer des miracles de prosélytisme pour transmettre cette angoisse existentielle, si fondamentalement humaine, à d’autres. Comme dans une chaîne d’e-mails maudits des années 2000, la nouvelle se répand, bientôt portée par un second prophète de fortune – une artiste évaporée incarnée par Jane Adams, la sœur naïve de l’infiniment chaos Happiness (Todd Solondz, 1998), à qui l’on doit ici aussi une scène de dîner hilarante –, puis un troisième… Jusqu’à composer une galerie de personnages qui, aux prises avec leur inéluctable finitude, se débrouillent comme ils peuvent.
À certains endroits, She Dies Tomorrow peine tout de même à faire de sa proposition insolite un ensemble homogène. Les gros plans « au microscope » récurrents, pointant vers une sorte de mutation génétique virale comme cause de l’extinction, contribuent à une veine science-fiction petit budget / expérimentale bienvenue – pensez Primer (Shane Carruth, 2004) ou Bellflower (Evan Glodell, 2011) – mais ultimement sous-exploitée au point d’en devenir décevante. Le montage, un puzzle expert auquel il manquerait presque quelques pièces, transcende (tout juste) les limites d’un concept qui tend à s’essouffler, par répétition, sur un format long. Sa grande force réside cependant dans cet équilibre rare, porté par des performances et un sens de la situation impeccables, entre crise métaphysique et fatalisme douillet. Comme une interminable descente de drogues par une radieuse journée de printemps, She Dies Tomorrow plonge ses personnages dans un engourdissement ambivalent, ponctué de bouffées d’angoisse paralysantes et d’éphémères moments de grâce. Un film de fin du monde sans tambours ni trompettes qui anticipe singulièrement le contexte dans lequel il voit le jour, à rattraper au plus vite.
1h 25min | Comédie, Drame, ThrillerDe Amy Seimetz | Par Amy Seimetz Avec Kate Lyn Sheil, Jane Adams, Kentucker Audley |
1h 25min | Comédie, Drame, Thriller


