« Mouthwashing » : un jeu vidéo aux allures de voyage sanglant au cœur de la honte

Plus qu’une critique du capitalisme sauvage, le jeu du studio suédois Wrong Organ dissèque les pires recoins d’un cerveau malade.

Un ciel pourpre a rougi le teint du cimetière, mais sa lumière est avalée par l’ombre des tombes. Minuscule au milieu des mausolées, nous avançons, pistolet en main, dans le dédale mortuaire. Depuis quand ? Impossible de répondre. Seuls ? Non. Un dénommé Swansea est à nos trousses, et il est armé. Il y a quelques temps, Swansea était un ami, et voilà qu’il faut le neutraliser. Mais il ne faut pas se voiler la face ; ce n’est pas lui, le vrai méchant. Nous sommes le traître. Nous sommes le catalyseur des atrocités perpétrées à bord du Tulpar, ce vaisseau de livraison appartenant à l’entreprise Pony Express. Tout a commencé par un crash. Les cinq membres de l’équipage survivent, mais réaliseront rapidement que la mort aurait été plus salvatrice que leur quotidien figé dans l’espace. Derrière ces prémisses Alien-esques se cache un redoutable drame psychologique mâtiné de body horror.

Un jeu coincé entre plusieurs décennies de jeux d’horreur
Mouthwashing (2024) est de ces petites pépites indépendantes au succès inattendu. Concocté par le studio stockholmois Wrong Organ, il était pensé comme une mise à jour gratuite d’un autre de leurs jeux, How Fish Is Made (2022). C’était sans compter l’engouement suscité par sa démo lors du Steam Next Fest, qui donne une envie de plus aux développeurs. Dans une ère où le « pixel moche » est de retour, pour paraphraser la chaîne YouTube Game Next Door, Mouthwash et ses allures de jeux PS1 tombe à pic.
Pourtant, ce ne sont pas les jeux PS1 en eux-mêmes qui ont inspiré Johanna Kasurinen, fondatrice de Wrong Organ, mais les jeux inspirés par cette esthétique, comme ceux de Puppet Combo (Nun Massacre, Murder House…) et Kitty Horrorshow (Anatomy, Haunted Cities, Chyrza). Le tout, en profitant de certaines avancées technologiques ; citons par exemple l’excellent sound design de Mouthwashing réalisé par Martin Halldin, déjà présent sur How Fish is Made).

« Toi qui entres ici, abandonne tout espoir ! »
Autre signe de sa modernité, Mouthwashing s’attaque, sur le fond, à des sujets contemporains, comme les affres du late capitalism, ce qui a fait dire à de nombreux critiques qu’il s’agissait d’une réflexion profonde sur l’aliénation au travail. Le compliment est un peu fort de café, car la dénonciation tient la route, mais est assez superficielle et classique : oui, les travailleurs sont aliénés, objectifiés et oui, la culture du travail encourage la compétition jusqu’à la déraison.

Néanmoins, la psyché du personnage principal est creusée d’une manière bien plus intéressante. Elle évoque, à son échelle, celle d’une autre âme tourmentée des jeux vidéo : el famoso James Sunderland de Silent Hill 2 (Konami, 2001, remake en 2024).
En effet, tout l’effroi qui découle de Mouthwashing se structure autour d’une émotion dominante que le protagoniste partage avec James, cette culpabilité qui se déchaîne dès lors que l’on franchit la porte « qui émerge dans l’obscurité, et conduit aux cauchemars » (la phrase est peinte en rouge sang sur un mur de Silent Hill). Cette culpabilité qui rend fou et génère des visions dignes d’une paralysie du sommeil traumatisante. Et en cela, Mouthwashing fait plus que de simples clins d’œil à des monuments horrifiques, à l’instar de Shining. Difficile de ne pas voir en Anya, l’infirmière de l’équipage, un sosie de Wendy, interprétée par Shelley Duvall dans le film de Kubrick. Et, en ce personnage essentiel dont nous ne divulgâcherons pas l’identité, le Jack Torrance du livre de Stephen King : parfois violent, doué pour prendre les mauvaises décisions, et animé par un complexe de classe notoire. Si nous remontons le fil, il y a même un peu de L’Échelle de Jacob dans la version charcutée de Curly. Il n’est pas anodin que le capitaine du vaisseau soit « l’égérie » de Mouthwashing : son esprit et son corps mutilé donnent chair à la noirceur qui gangrène les autres membres de l’expédition.

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