Treize ans après Tomorrow’s Harvest, Boards of Canada nous revient pour questionner le temps, les origines de l’univers, l’humanité, la vie, la mort. Ce paradis d’Inferno va sauver 2026.
On les avait laissés en 2013 avec Tomorrow’s Harvest, un album sous influence du cinéma de science-fiction. La photographie de la pochette dévoilait la silhouette fantomatique de San Francisco, photographiée depuis les terrains de l’ancienne base aéronavale d’Alameda, vestige de la guerre froide. Une manière de déjouer les apparences avec un trompe-l’œil. Puis treize ans de silence noir. Puis la lumière fut en 2026. Des cassettes VHS envoyées par courrier aux membres de la liste de diffusion du label Warp, des affiches étranges arborant le sigle hexagonal du groupe apparaissant du jour au lendemain à Londres, à Los Angeles… et animant les forums de discussion tous azimuts, un clip de trois minutes intitulé Tape 05 publié sur les réseaux sociaux du groupe… 05 comme le cinquième album d’un contrat de cinq albums que Boards of Canada a signé avec Warp Records en 1998, juste avant ses débuts avec Music Has the Right to Children. Eurêka, bon sang mais c’est bien sûr : Boards of Canada revient. Avec un album au titre dantesque : Inferno. Plus Inferno que l’enfer que nous traversons en 2026 ? Non, c’est pour que, depuis l’Inferno, à l’Eden nous arrivions. Promesse tenue : on ira tous au paradis, mes frères et sœurs.
Difficile de faire abstraction des codes, des symboles et des références utilisés par les frères Mike Sandison et Marcus Eoin, qui ont passé une partie de leur enfance au Canada dans les années 70 avant de déménager dans les années 80 et d’imaginer la décennie suivante des albums imprégnés de nostalgie enfantine. Tout est fait dans Inferno pour nourrir les interprétations diverses et variées, parfois passionnantes, parfois fumeuses, tant l’album décline les thèmes de La Divine Comédie de Dante (littéralement la traversée progressive de l’Enfer, du Purgatoire puis du Paradis) et se révèle trempé dans la prophétie occulte, les cycles astrologiques et la physique théorique. Ainsi, l’album s’ouvre avec Introit, terme liturgique désignant le chant d’entrée de la messe, comme une porte d’accès à son univers mystique. Sur Prophecy at 1420 MHz, un beat trip-hop, des voix vocodées et des nappes anxieuses évoquent la raie à 1420 MHz de l’hydrogène, longtemps considérée comme un canal potentiel de communication extraterrestre. Hydrogen Helium Lithium Leviathan renvoie aux premiers éléments nés du Big Bang, tandis que Age of Capricorn mêle allusions à l’Antéchrist, voix synthétiques et prière évangélique sur fond de chœurs grandissants. All Reason Departs s’ouvre sur des fragments de textes occultes d’Aleister Crowley. Naraka, du nom des enfers bouddhistes et hindous, mêle nappes flottantes, chœurs mystérieux et mantra Hare Krishna pour incarner un passage d’un état à un autre. La seconde moitié du disque accentue son caractère spectral. Les pulsations souterraines d’Acts Of Magic laissent place aux somptueux signaux fantomatiques de Memory Death, où les bips d’un électrocardiogramme fusionnent avec une voix venue d’ailleurs. Sur The Word Becomes Flesh, une voix robotique commente le développement de l’embryon humain, transformant une référence biblique en expérience sonore…
L’érudite liste est longue… Mais il ne faut pas oublier que, derrière la surface ésotérique des effets de culture, un album de Boards of Canada s’écoute en réalité et en entier comme on regarde un film. Un album qui, en dix-huit titres, nous raconte une histoire, soit le meilleur film que l’on ne verra jamais mais que la musique retranscrira de façon plus forte que les images, ou du moins avec des sons suffisamment puissants pour produire des images mentales. Et tout cela échappe aussi au rationnel, à l’explication, à la référence. Ecouter Boards of Canada, c’est le plaisir simple et pur de se perdre dans le mystère.
Ainsi, parmi les options possibles, lorsqu’on écoute cet album Inferno en entier, on peut parfaitement le lire de façon plus émotionnelle et moins théorique. En l’occurence, comme le récit de la vie entière d’un être humain que l’album semble traverser. Soit la trajectoire d’une personne douée d’un cœur et d’une mémoire qui naît, arrive sur Terre, subit une éducation qui la bride, découvre des zones d’ombre qui la libèrent, replonge dans son passé alors qu’elle est sur le point de mourir à l’hôpital, attend dans sa chambre, repense au passé, s’imagine le futur, renaît ou s’éteint, c’est selon. Une science-fiction au sens propre s’épanouissant dans le noirceur et dans cet entrelacs où le passé et le présent se chevauchent (Memory Death pourrait se passer au présent, Somewhere right now in the futur au passé). On éprouve cette sensation de revisiter un passé, comme une personne repasse par flashs et souvenirs par tout ce qu’elle a vécu avant son dernier soupir. Une interprétation possible, bien sûr, semblable à des films-purgatoires comme L’échelle de Jacob, Abattoir 5 ou Enter The Void. Cette idée de revisite est confortée par l’impression d’écouter sur Inferno un véritable best-of de Boards of Canada (le meilleur de leurs précédents albums), témoignant de leur éblouissant savoir-faire (de la même façon qu’on parle de film-somme au cinéma, parlons d’album-somme) tout en leur permettant de faire différent, selon cette logique de répétition et de différence.
Pour ma part donc, au-delà des nombreuses références à déchiffrer, c’est surtout et avant tout cette dimension organique qui frappe d’emblée, avant même de chercher à décortiquer son sens, lequel nous échappe forcément. Puisque la vraie question reste toujours la même avec eux : sur quelles touches de notre cerveau leur musique appuie-t-elle ?
Le pouvoir d’immersion est tel que l’enchaînement All Reason Departs, Arena Americanada et The Process confine à la mélancolie noire. Puis You Retreat In Time And Space donne à relever la tête. Du plaisir à sombrer mais aussi à entrevoir un avenir possible. Tout est affreux autour de nous, mais tout peut aller mieux, parce qu’un autre monde est possible pour peu qu’on passe de l’autre côté du miroir, leitmotiv de tous les albums de Boards of Canada. Un morceau final, I Saw Through Platonia, renvoyant au désert mystique du Nouveau-Mexique et à la théorie de la Platonia de Julian Barbour, dans laquelle le temps est traité à travers un espace de configuration, s’achève sur des battements de cœur. Que, soudain, on n’entend plus. Le cœur continue-t-il de battre ? Il suffit d’écouter le nôtre. Après pareille merveille, il bat à nouveau, plus fort que jamais.



