C’est toujours la tête pleine de questions que l’on s’aventure chez Steven Soderbergh, expérimentateur prolifique à peine sorti des entités fantomatiques de son fascinant Presence, et lancé vers son déjà controversé John Lennon : The Last Interview, documentaire reposant sur l’I.A. sur les derniers jours du chanteur. Nul besoin ici pourtant d’anticiper autant d’audace. Le cru 2026 sera plus calme, en petite forme, prenant les traits d’un drame familial porté par le superbe duo Michaela Coel/Ian McKellen. Ce dernier interprète Julian Sklar, immense peintre maintenant reclus, dont les enfants, avides d’héritage, engagent Lori, restauratrice et ex-faussaire, censée se faire passer pour son assistante pour terminer en secret une série de toiles inachevées.
Le mode mineur qu’emprunte l’auteur s’annonce alors d’abord côté forme : la retenue est de mise, n’osant qu’assez rarement sortir des longs plans-séquences généraux qui constituent la matière de ses instants dialogués. C’est là pourtant sa qualité première, laissant forcément poindre une certaine simplicité théâtrale, qui privilégie finalement le jeu de comédien.ne.s assez excellent.e.s, sans laisser la paresse se substituer à la clarté, ne serait-ce, outre les personnages, que dans le portrait ainsi fait d’une Angleterre rigide, froide, grisonnante. S’y opposent alors les séquences intérieures, saisies sous une caméra épaule omniprésente, marque d’un cinéaste dont la classe n’est plus à démontrer, capable de condenser un cadre social et des rapports humains en à peine quelques idées. L’incipit du film en est un clair exemple : un travelling entre un château et un food truck. Pas besoin de dire beaucoup plus pour poser les graines thématiques de ce qui suivra.
Son pitch et le dilemme moral qui l’habite à peine posés, le film plonge alors au sein du décor qui accueillera la majorité de son récit : la maison de Julian, bric-à-brac retors, décrépi, en forme d’antre de magicien. S’ouvre alors un « Ian McKellen show » des plus attachants, le comédien trouvant dans sa sympathie naturelle la possibilité de donner vie à un personnage dont la méchanceté cynique et pinçante séduit franchement, voire fait rire. S’y ajoutent une Michaela Coel dont la retenue crée un contraste très juste, de même que les deux enfants de Julian, point d’orgue du comique du métrage tant ils invitent au malin plaisir de voir malmenés de pareils matérialistes.
C’est là pourtant que le cinéaste tend à décevoir, se concentrant très précisément sur ses personnages, récit lent et verbeux inclus, quitte à délaisser les fulgurances chaotiques qu’il est si souvent capable de convoquer. En somme, une jolie petite histoire, touchante et amusante, mais loin de remuer grand-chose en dehors de son regard auto-centré. L’autoportrait ne se voile ici jamais, Soderbergh trouvant dans l’exploration de sa propre condition de créateur l’intérêt théorique comme les limites de l’exercice. À poser quantité de questions à la volée, l’auteur éveille nécessairement les réflexions, autant que les réponses laissées en suspens, la profondeur du geste incombant à celleux qui le reçoivent.
Davantage qu’en vase clos, le geste finit par attrister malgré lui. On ne cesse d’y désacraliser le geste créatif, de le dépouiller de son caractère magique, pour le ramener à un simple jeu spontané, celui de raconter, si possible en s’y amusant un petit peu. Pourtant, les angoisses abondent, pour un artiste qui cherche à continuer à se construire tout en devant se rendre à l’évidence qu’il n’est plus subversif, la faute au temps qui passe, et à un imparable choc générationnel. Nul doute que Soderbergh déballe là les arcanes retorses de son anxiété d’auteur, pour un geste méta, certes gentiment amusant, mais qui ne tourne peut-être le miroir que vers lui-même, quitte à rester très sage.
10 juin 2026 en salle | 1h 40min | Comédie, DrameDe Steven Soderbergh | Par Ed Solomon Avec Ian McKellen, Michaela Coel, James Corden |
10 juin 2026 en salle | 1h 40min | Comédie, Drame


