Difficile de cacher l’aura particulière qui baignait le Grand Théâtre Lumière lors de la présentation de Minotaur, nouveau long-métrage d’Andrei Zvyagintsev, cinéaste russe dissident passé par la réanimation après une réaction extrême au vaccin russe Spoutnik contre le covid, puis par un exil de son pays devant l’invasion de l’Ukraine. C’est dans ce contexte que le cinéaste, déjà présent en compétition cannoise avec les impressionnants Léviathan et Faute d’amour, installe son récit. Gleb, chef d’entreprise prospère, vit avec sa femme Galina et leur fils dans une ville de province. Tandis que Galina apparaît tromper son mari, celui-ci se voit forcé de désigner 14 de ses employés pour les envoyer au front, drame personnel et collectif se confondant dans un même chaos. Soit un drame sur un couple de la bourgeoisie russe, avec en toile de fond la guerre et le délitement de la société, qui cache un remake de La femme infidèle (1969) de Claude Chabrol.
Connu pour la grisaille d’un cinéma volontairement figé et froid, Andreï Zviaguintsev présente avec Minotaur ce qui semble être son itération la plus aboutie en la matière. Tout n’est que nuances de gris, jusqu’au moindre tee-shirt, au sein de cadres millimétrés, bardés de lignes toujours verticales tendant à enfermer, instaurant l’impression d’une infinité de cadres dans les cadres, de prisons dans le moindre espace. Tout est diablement géométrique dans ces cadres tendant systématiquement vers la fixité, au fil de plans souvent longs dont la durée n’est qu’affaire de tension, de prise avec un réel inexorable, qui ne laisse rien échapper. C’est précisément dans la rigueur qui enracine la banalité que le cinéaste glace, ne laisse jamais rien broncher au sein de ces architectures écrasantes.
C’est là le premier labyrinthe au sein duquel se confronter au Minotaure : une maison isolée aux abords d’une forêt sombre, où tout est rigide et droit, vertical. Y vit Gleb, figure perpétuellement terrifiante tant elle incarne une banalité pourtant omnipotente, celle d’un homme en perpétuelle quête de contrôle. Patron autoritaire, chacune de ses interactions semble régie non pas par des émotions humaines, mais par une volonté mécanique de trouver une solution à tout obstacle, se muant en simili-Terminator de l’administration et des relations humaines. Se noue alors une étrange fascination pour ce personnage réduit à l’état de fonction, au sens professionnel du terme, déniant de fait toute possibilité d’échanger le moindre mot ou sentiment avec son entourage. Ce qui se déroule à nos yeux n’est pas un récit, mais un rouage lancé dans sa course programmée par une force qui le dépasse, et écrase tout. Sous ses apparats banals jusqu’au malaise, il est la créature qui contrôle le labyrinthe, y enferme une femme rendue prisonnière de cet inextricable mécanisme où tout est contrôlé, où elle devient elle-même une fonction, « femme de », au sein d’un système.
Bien plus qu’à saisir le cas individuel d’un personnage plus que perturbant, Andreï Zviaguintsev s’attèle au portrait d’une bourgeoisie russe déconnectée, sinon économiquement, émotionnellement, perdant toute humanité dans ses réflexions tant son rapport à celle-ci n’est, à nouveau, que contrôle et fonction. Le parallèle à la créature mythologique se fait à nouveau limpide : le Minotaure se tapit dans le contrechamp de ces rues en apparence banales, mais desquelles sont arrachées, dans l’ombre, des vies innocentes pour servir, au front, un envahisseur qui engloutit tout. Cette force en marche, qui préfère détruire perpétuellement plutôt que régler le problème à la racine, dans l’intime comme dans le politique, déroule son programme, trouvant peut-être là la limite du long-métrage. C’est sans doute là le geste de Andreï Zviaguintsev le plus maîtrisé, qui avance dans l’évidence de la fatalité, et ne peut de fait que s’annoncer dès le départ. Reste qu’une évidence qui roule à ce point sur le corps demeure rare sur nos écrans.
| 14 octobre 2026 en salle | 2h 15min | Drame De Andreï Zviaguintsev | Par Andreï Zviaguintsev, Simon Liashenko Avec Dmitriy Mazurov, Iris Lebedeva, Boris Kudrin Titre original Minotaur |



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