Étoile montante du cinéma chaos contemporain propulsée par l’estime de son doucement culte I Saw The TV Glow, mais déjà passionnante dans We’re All Going to the World’s Fair, Jane Schoenbrun ne faisait qu’attiser nos attentes les plus ardentes tant les promesses de son troisième long-métrage étaient alléchantes. Soit la rencontre entre Vendredi 13 et Portrait de la jeune fille en feu sur fond de reconstruction queer : voilà qui avait de quoi faire bouillonner. Ouverture de la section Un Certain Regard de ce 79ᵉ festival de Cannes, c’est là la confirmation de tous nos désirs pour un premier vent de chaos qui se lève sur la Croisette.
De quoi parle le film ? De la réalisatrice chargée de relancer une franchise d’horreur (Hannah Einbinder) qui devient obsédée par l’actrice mystérieuse (Gillian Anderson) qui incarnait la « final girl » dans le film original… Les premiers pas fébriles mais excités que l’on amorce dans Teenage Sex and Death at Camp Miasma ne se font jamais très loin de ce que la cinéaste avait construit jusqu’ici. Au milieu de ces VHS et objets de merchandising so 90s les plus improbables, l’air est agréablement réconfortant, premier appel à une expérience visuelle aussi hybride que précise, déployant un réseau de métaphores et de références comme autant de ces images qui ont construit nos imaginaires. La direction artistique, déjà point fort de la cinéaste, n’en est que plus libérée, amusée au fil de jeux de formes fascinants, lançant le métrage sous les auspices d’une conscience des codes de l’horreur qui le meuvent, flirtant perpétuellement avec les frontières de l’absurde. Il s’agit alors bien moins d’en rester là, façon Scary Movie arty, que de laisser les réalités se contaminer, les époques et pans entiers du cinéma d’horreur s’épancher les uns vers les autres.
Si ses premiers atours laissent deviner une mise en scène plus mesurée, voire classique, Teenage Sex and Death at Camp Miasma se pare rapidement de surgissements fiévreux, régressivement jouissifs tant les inspirations sont vastes et digérées, jusqu’à un climax dont les effusions de chaos ne manquent pas. Insaisissable au possible, le geste n’en est que plus attachant, captivant, qu’il se déleste partiellement de la certaine tendance au vide mélancolique de la cinéaste pour l’alimenter d’un sens du comique assez ravageur. C’est là l’énergie qui guide le long-métrage, celle d’un mouvement quittant le théorique, l’intérieur enfermant, pour épouser l’organique vivant, le naturel ludique. Résoudre les traumatismes sexuels et les identités fragilisées par les violences du système dominant, c’est nécessairement vivre, se mettre en mouvement au sein du figé. Ça n’est alors, étrangement, que par la psyché que le geste en devient possible. Dans un élan lynchien plus qu’affirmé, l’imaginaire total mue la dissociation traumatique en possibilité d’exister de toutes les manières qui soient.
Évoquer le film et ses multiples pistes peut ainsi paraître nébuleux et théorique, mais il n’en est rien. À un cinéma jusqu’ici posé, possiblement exigeant, Schoenbrun ajoute la chaleur. Façon Persona, la relation qui se tisse entre les deux femmes au centre du récit enveloppe rapidement dans le cocon d’une mélancolie bouleversante qui soigne peu à peu. Il ne suffira que d’une séquence, à l’exacte lisière entre douceur et érotisme, pour achever de faire chavirer nos cœurs.
Jane Schoenbrun est de cette poignée de cinéastes qui saisit le pouvoir de l’étrange lorsqu’il se conjugue à l’intime, mais s’en détache de la plus singulière des manières, en saisissant justement les intimités de celles et ceux qui ne peuvent la construire que dans cet étrange. En explorant ses doudous bis du passé, c’est toute une remise en question de leur capacité de construction qui s’ouvre. Les codes de genre, ambigus jusqu’à l’os, ne peuvent que construire des identités retorses, complexes. En invoquant très directement le traumatique plan final de Sleepaway Camp, Schoenbrun panse les plaies de toutes ces existences queer construites dans le trouble d’œuvres qu’il ne s’agit pas d’attaquer, mais avec lesquelles faire la paix. Reprendre le contrôle du regard, dans la fiction comme le réel. Voilà qui clôt récit et geste méta en un même point d’orgue aussi dense que vivant.
| 2h 00min | Comédie, Epouvante-horreur De Jane Schoenbrun | Par Jane Schoenbrun Avec Hannah Einbinder, Gillian Anderson, Amanda Fix |



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