Hans Christian Andersen écrivit La Petite Sirène en 1836, l’année où Edvard Collin (l’homme qu’il aimait sans pouvoir le dire) annonçait ses fiançailles avec une femme. Le conte n’est pas une romance pour enfants. C’est une lettre d’adieu codée d’un homosexuel danois à un hétéro qu’il ne pourra que convoiter, déguisée en histoire de poisson. La protagoniste perd sa voix pour rejoindre un monde qui ne veut pas d’elle, est rejetée, puis meurt dissoute dans l’écume. Disney a transformé tout cela en spectacle musical avec un crabe jamaïcain. La Tchécoslovaquie communiste, en revanche, a su entendre la mélancolie originale.
Dans les années 60, Karel Kachyňa a signé L’Oreille (Ucho), l’un des films les plus férocement anti-staliniens jamais autorisés, avant de se faire taper sur les doigts par les autorités après l’invasion soviétique de 1968. Replié dans le secteur du film pour enfants des studios Barrandov, il y trouva paradoxalement la liberté qu’il avait perdue ailleurs. La Petite Sirène en est le sommet. Conte d’apparence anodine derrière laquelle se cache une œuvre proprement étrange, presque psychédélique, qu’aucun ministère de la Culture sain d’esprit n’aurait pu valider s’il avait compris ce qu’il signait. Le défi technique était surréaliste : faire un film sur la mer en Tchécoslovaquie, pays sans côte. Refusant les tournages sous-marins jugés trop fastidieux, Kachyňa choisit la solution radicale : tourner les scènes aquatiques dans les Rochers de Prachov, falaises gréseuses qui furent autrefois, il y a quelques millions d’années, un véritable fond marin. La géologie tchèque comme effet spécial. La logique surréaliste paie toujours.
Ce qui fait basculer le film dans le territoire des œuvres-fantômes (celles qu’on découvre tard et qu’on chérit longtemps), c’est sa direction artistique. Ester Krumbachová, déjà génie visuel sur Les Petites Marguerites (Věra Chytilová, 1966), et Šárka Hejnová aux costumes habillent l’ensemble de chitons grecs froids, de coiffures faites d’algues et de brindilles, de bijoux non pas décoratifs mais chargés de pouvoirs magiques. Krumbachová fabriquait les mêmes amulettes pour ses amis dans la vraie vie, ce qui dit assez ce que cette femme apportait au cinéma tchèque. Zdeněk Liška, compositeur d’environ deux cents films, signe une partition mêlant orchestre symphonique, voix féminines incantatoires et synthétiseurs analogiques. Le résultat ressemble à Solaris (Andreï Tarkovski, 1972) qui aurait croisé un ballet de Cocteau au fond d’une grotte. C’est aussi simple et beau que ça.
Petra Černocká est la sirène, étrange créature aux cheveux blancs flottants. Elle ne parle plus pendant le dernier tiers du film : pour aller chez les mortels, la sirène doit devenir totalement muette. Le tout culmine dans un final dépourvu du salut chrétien d’Andersen. La sirène se dissout, point. Pas de paradis, pas de réincarnation, pas d’écume rédemptrice. Juste l’absence. Le communisme tchèque savait au moins cela : refuser la consolation. Quarante-cinq ans plus tard, ce film reste l’un des objets les plus singuliers de l’Europe centrale d’avant la chute du Mur. À mille lieues de Disney. Bertrand Mandico l’a sûrement vu.
1h 24min | Drame, RomanceDe Karel Kachyna Avec Miroslava Safrankova, Radovan Lukavsky, Libuše Šafránková Titre original Malá morská víla |
1h 24min | Drame, Romance

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