Rinako Hirasawa avait travaillé comme caissière dans un cinéma porno tokyoïte avant de remarquer les affiches et de trouver ça séduisant. Elle a commencé par l’AV (la vidéo pour adultes japonaise), s’est spécialisée dans le SM, a tourné dans plus de quarante films avant de basculer vers le pinku eiga, version plus respectable et plus narrative du cinéma rose japonais. En 2007, elle remporte le Pink Grand Prix de la meilleure actrice pour Dorei aka New Tokyo Decadence The Slave, film qu’on suspecte d’être largement autobiographique. Le cinéma comme thérapie de groupe avec public payant : le Japon a inventé ça aussi.
New Tokyo Decadence The Slave appartient à cette tradition très particulière du pinku qui assume sa fonction commerciale (une scène de sexe par bobine, c’est la règle non négociable du genre depuis les années 1960), tout en utilisant la contrainte comme tremplin vers autre chose. Shōhei Imamura (Désir meurtrier, 1964) et Kōji Wakamatsu (Les Anges violés, 1967) sont passés par là avant. Tous les pinku ne sont pas des chefs-d’œuvre, mais tous obéissent à la même règle : entre deux scènes obligatoires, faites ce que vous voulez. Dans Dorei, ce que Satō veut faire, c’est filmer la vie intérieure d’une masochiste assumée comme on filmerait n’importe quelle salariée tokyoïte. Le boulot, le métro, les déjeuners, la cire chaude, les engueulades. La banalité du désir aberrant.
Le film s’ouvre sur Rina nue, suspendue à un arbre mort dans un champ ; son patron est parti chercher des bières. Le reste du film est le flash-back qui explique comment elle est arrivée là. Prof de maths au lycée qui la pénètre pendant qu’elle récite ses formules trigonométriques (« sinus, cosinus, tangente » fait spécialement de l’effet au monsieur, ce qui dit quelque chose sur l’éducation japonaise des années 1990), club SM pendant les études, vie de bureau, patron sadique qui détecte chez elle ce qu’elle ne sait pas encore complètement nommer, contrat moral d’esclavage conclu en vingt secondes au-dessus d’un bureau.
Ce qui distingue Dorei du tout-venant SM, et il y a beaucoup de tout-venant, croyez-moi, c’est la voix off de Rina : une narration tranquille, presque ennuyée, qui décrit ses humiliations comme on raconterait sa journée au bureau. Cette platitude est le vrai sujet du film. Le SM y est filmé non comme une transgression mais comme une routine professionnelle alternative, un emploi à temps partiel qu’on fait bien parce qu’on est doué, et puis voilà. Le scénario bascule dans sa deuxième partie quand un collègue tombe amoureux de Rina pour de vrai et lui propose une vie « normale ». Elle essaie. Ça ne marche pas. Pas parce qu’elle ne peut pas vivre sans soumission, mais parce que la tendresse vanille lui est devenue étrangère, comme une langue qu’elle ne saurait plus parler, sans vilain jeu de mots. Le drame existentiel d’une masochiste qui découvre que la normalité est un kink qu’elle ne maîtrise plus.
Soixante-deux minutes seulement, durée standard du pinku, calibrée pour les doubles programmes des cinémas spécialisés tokyoïtes. Aucune fausse profondeur. Aucune justification. La fin renvoie à l’arbre mort, au patron en goguette, à Rina qui ne dit pas stop même quand elle pourrait. C’est triste, c’est juste, et c’est exactement ce que ça prétend être. Un film de fan de SM, oui, mais avec un cœur cassé en dessous.
Réalisateur : Osamu SatôJapon. Avec : Rinako Hirasawa Durée : 1h 4m |
Réalisateur : Osamu Satô

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