Natacha Régnier incarne Alice, adolescente de province dont la parole suffit à infléchir le réel : elle persuade Luc (Jérémie Renier) de tuer Saïd (Salim Kechiouche), qu’elle accuse d’avoir assisté, complice, à son viol. Le meurtre, expédié dans un vestiaire, donne le ton. S’ensuit une cavale en accéléré : nettoyage du sang, voiture volée aux parents, cadavre dans le coffre, braquage improvisé d’une bijouterie, puis fuite vers les bois où ils enterrent le corps à la hâte. Cette première partie installe un monde sans épaisseur morale, où les gestes semblent précéder toute pensée. La bascule advient dans la forêt. Perdus, hagards, Alice et Luc trouvent refuge dans une cabane délabrée. L’ermite (Miki Manojlović) qui y vit les enferme dans une cave infestée de rats, aux côtés du cadavre de Saïd exhumé. Il annonce vouloir les manger, puis déplace progressivement la menace : Luc est détaché, tenu en laisse, nourri d’un ragoût, dont il découvre plus tard qu’il est fait de la chair de Saïd, avant d’être investi comme objet de désir. La violence change alors de registre : moins frontale que diffuse, elle glisse du meurtre au cannibalisme, puis au sexuel. De ce point de départ presque trivial (un fait divers adolescent dérivant vers le conte noir) François Ozon tire, avec Les Amants criminels, un second long métrage écrit comme un premier (Sitcom a été écrit après mais réalisé avant), saturé de références et profondément chaos.
Le conte de Hansel et Gretel des frères Grimm s’impose comme matrice : deux enfants perdus, une figure ogresque, une maison piégée. Mais là où le conte classique organise une opposition lisible entre innocence et mal, Ozon installe un monde sans dehors moral. Alice, surtout, incarne une perversité sans origine : elle ment, manipule, pousse au meurtre avec une désinvolture glaçante. Les scènes de classe où elle lit Rimbaud, les flashbacks explicatifs, ne font que redoubler une évidence déjà posée dans son sourire et son machouillage de chewing-gum. Le film fonctionne dès lors par stratification. On y croise les silhouettes de La nuit du chasseur (Charles Laughton, 1955) pour la figure prédatrice et biblique, des Amants de la nuit (Nicholas Ray, 1948) et Gun Crazy (Joseph H. Lewis, 1950) pour le couple criminel en fuite, jusqu’à Bonnie and Clyde (Arthur Penn, 1967), dont il reprend la mythologie pour mieux la vider de sa dimension romantique. Mais c’est incontestablement la malice de Ozon que l’on retient. Là où le récit semblait voué à faire d’Alice la cible du désir ou de la violence, c’est Luc qui devient l’objet, regardé, désiré, manipulé. L’ermite déplace la dynamique : il ne dévore pas immédiatement, il observe, nourrit, désire.
Ozon ne filme pas tant des actes que des positions : qui regarde, qui est regardé, qui agit, qui subit. Cannibalisme, homoérotisme, sadisme : ces motifs s’agrègent sans hiérarchie, produisant un trouble persistant. Alice est l’envers du conte, ce qui empêche toute rédemption. Luc, lui, demeure une surface indécise, traversée par des désirs qu’il ne comprend pas. Après leur fuite, Alice et Luc se retrouvent sous une cascade, s’abandonnent l’un à l’autre dans une nature idéalisée, entourés d’animaux, une imagerie qui évoque autant Disney que sa parodie. La scène, trop belle pour être innocente, joue comme une ironie appuyée sur le romantisme du conte. Mais elle arrive après trop de bifurcations : thriller, conte, étude de caractères, variation queer et le résultat est au final trop conscient de lui-même pour atteindre pleinement la violence primitive qu’il convoque (d’où le Chaos Interdit à défaut d’être un Chaos Memories). Reste cette impression persistante : celle d’un objet à la fois dérangeant et abstrait, après la provocation ludique de Sitcom (François Ozon, 1998) et avant le dépouillement mélancolique de Sous le sable (François Ozon, 2000), Les Amants criminels confirme les promesses placées en le réalisateur de Regarde la mer.
18 août 1999 en salle | 1h 35min | Drame, Judiciaire, ThrillerDe François Ozon | Par François Ozon, Marina De Van Avec Natacha Régnier, Jérémie Renier, Predrag ‘Miki’ Manojlovic |
18 août 1999 en salle | 1h 35min | Drame, Judiciaire, Thriller

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