[LIGHT SLEEPER] Paul Schrader, 1992

Douze ans après American Gigolo (1980) et seize après Taxi Driver (Martin Scorsese, 1976), dont il signait le scénario, Paul Schrader reprend dans Light Sleeper la sempiternelle figure de « l’homme seul » pour la déplacer vers un territoire disons plus intérieur : el famoso cogito de Descartes. Dealer de drogue pour yuppies éventés, le quadragénaire John LeTour (Willem Dafoe) a le blues, il aimerait changer de metier et se fait alors la lente révélation d’un vide. Là où Taxi Driver avançait comme une fièvre, Light Sleeper progresse par sédimentation, par couches successives de fatigue morale. Chez Schrader, le basculement n’est jamais un pur surgissement : il est le produit d’une usure, d’un temps qui s’accumule jusqu’à faire événement.

Ce déplacement est aussi géographique et social. Le Los Angeles stylisé d’American Gigolo cède la place à un New York nocturne, englué dans une grève des éboueurs dont les sacs s’amoncellent comme les symptômes visibles d’un monde en décomposition. La ville n’est plus seulement hostile : elle est saturée, presque irrespirable. La caméra d’Ed Lachman capte cette matière (vapeur, déchets, lumière humide) avec une précision tactile. Mais là où Scorsese brûlait la ville de l’intérieur, Schrader la laisse se consumer lentement. Le regard ne s’enflamme plus : il dérive, il glisse, il s’absente presque.

John LeTour, incarné par Willem Dafoe, est à l’image de cette dérive. Ancien toxicomane, sobre mais sans horizon, il est un passeur. Non de sens, mais de substances. Autour de lui, Susan Sarandon compose une Ann paradoxale, wonderwoman de la coke rêvant de se reconvertir dans les cosmétiques : à la fois figure maternelle et cheffe d’entreprise, trafiquante mais déjà tournée vers une autre vie. Le monde qu’elle incarne est en train de se dissoudre, et John, qui n’a rien anticipé, se découvre soudain sans futur. L’irruption de Marianne (Dana Delany) agit alors moins comme une promesse que comme une fracture. Ancienne compagne, ancienne addict elle aussi, elle incarne un possible, ou plutôt une bifurcation manquée. Schrader rejoue ici son motif central (l’illusion du salut par la femme) déjà à l’œuvre dans Taxi Driver, mais avec une lucidité accrue. Aimer ne sauve pas, ça expose. Ce qui frappe, dans Light Sleeper, c’est la manière dont la violence n’est plus un moteur, mais un résidu. John n’est pas un homme violent, et c’est précisément pour cela que son passage à l’acte apparaît inévitable. À mesure que les possibles se réduisent, que le monde se ferme, la violence devient la seule forme encore disponible d’intensité, presque de présence au monde. En cela, le film prolonge Taxi Driver tout en le retournant : là où Travis cherchait une purification, John atteint une forme d’épuisement moral, une fatigue du mal.

Profondément marqué par Robert Bresson, Schrader inscrit ce parcours dans une structure ascétique : journal, chute, enfermement, possible rédemption. Mais cette répétition n’est pas un recyclage : elle fonctionne comme une variation, une modulation. Entre American Gigolo, ce Light Sleeper et plus tard First Reformed (Schrader, 2017) ou The Card Counter (Schrader, 2021), se dessine une même ligne : celle d’hommes qui observent le monde sans y prendre part, jusqu’à ce qu’un événement (une femme, une faute, une révélation) les contraigne à agir. Il y a, dans Light Sleeper, quelque chose d’un film de milieu de vie, au sens le plus littéral. Non pas une crise spectaculaire, mais une lente reconfiguration du regard. Si Light Sleeper demeure moins flamboyant que ses prédécesseurs, moins immédiatement saisissant que Taxi Driver ou moins stylisé qu’American Gigolo, il s’impose rétrospectivement comme l’une des œuvres les plus justes de son auteur : un film de la durée, de l’usure et du reste, où le temps, enfin, devient le véritable sujet.

17 mars 1993 en salle | 1h 43min | Drame, Policier
De Paul Schrader | Par Paul Schrader
Avec Willem Dafoe, Susan Sarandon, Dana Delany

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