[INTERVIEW CURRY BARKER] Le réalisateur de « Obsession » se confie au Chaos

Dans le marasme des courts-métrages horrifiques de YouTube, nombreux sont les appelés, bien plus rares les élus… parmi lesquels figure pourtant fièrement Curry Barker, à peine 26 ans au compteur, mais déjà pléthore de sketchs et productions terrifiantes. Fort du succès de son surprenant Milk & Serial, long-métrage produit pour à peine plus de 800$, le réalisateur proposera sur grand écran son film, Obsession. Un pitch diaboliquement efficace (un jeune homme fait le souhait d’être aimé plus que tout par celle dont il est secrètement amoureux, qui va alors virer à l’obsession plus que malsaine), pour un choc chaos dont nous ne cessons déjà de chanter les louanges. Venu présenter ce premier coup d’éclat à Paris, avant de plonger dans la production de son futur Massacre à la tronçonneuse, Curry Barker nous a donc laissé entrevoir, le temps de quelques minutes, les arcanes de son rapport à la peur. Un melting pot d’influences sur lequel règne pourtant un goût pour la surprise permanente, autant qu’une violence en perpétuelle zone grise.

La plupart des gens vous connaissent jusqu’ici pour vos productions du côté de YouTube, particulièrement au format court, univers dans lequel la notion de concept prédomine. Comment transposer ces mécanismes aux conditions d’un long-métrage sans paraître tirer sur la corde ?
Curry Barker : J’ai écrit quelques long-métrages dans ma vie avant Obsession, aucun n’a donné lieu à un film, mais j’avais un petit peu d’expérience dans la création de films et ce type de projets, donc ça n’était pas ma première fois. Mais oui, c’est le défi avec chaque idée. J’ai plein d’idées de films dans mon téléphone, et il y a toujours de très bonnes idées de court-métrage, mais souvent, elles ne peuvent tout simplement pas donner de bons longs-métrages. On espère toujours pouvoir étirer ça sur une heure et demie. Pour Obsession, cela ne faisait qu’escalader, encore et encore. Comment faire aller les choses de pire en pire, toujours pire, sans être répétitif. Cette répétitivité était ma plus grande crainte avec ce concept, et les premières versions l’étaient vraiment, j’avais l’impression d’écrire quelque chose qui ne pouvait que l’être.

Ce concept a-t-il justement toujours été pensé pour le format long, ou était-ce d’abord un court-métrage ?
En réalité, j’ai d’abord écrit un court-métrage. Un producteur qui avait vu le court-métrage The Chair, que j’ai réalisé il y a un moment, m’a contacté en me disant vouloir en faire une version longue. Je lui ai dit : « C’est super, mais je viens d’écrire ce court-métrage appelé « Obsession », et j’aimerais beaucoup vous le pitcher, voir si on peut en faire un long-métrage ». Il a adhéré au pitch et voulait voir ce que ça donnerait. Je me suis lancé dans l’écriture, sur laquelle j’ai travaillé très dur.

Pour justement aborder cette écriture, la pensez-vous comme une addition de séquences qui sont des mini concepts, ou immédiatement comme une grande histoire d’où foisonnent naturellement les choses ?
C’est une bonne question parce qu’en réalité, j’ai toujours toutes ces petites idées qui me paraissent cool. Le truc, c’est qu’elles ne s’insèrent pas toujours dans le récit. Ce serait super d’avoir une scène où elle lui coupe les cheveux pour les garder, ou une autre où elle scotche la porte ? J’ai ces idées de scènes, mais je ne sais pas où elles vont. Quand on écrit, il faut alors toujours s’assurer de leur trouver une place, tout en pensant que ce qui dépasse, ne colle pas, desservira forcément l’histoire.

Cette notion de concept est prédominante dans le cinéma horrifique contemporain. Nombre de personnes, y compris notre rédaction, ont vu dans Obsession un melting pot du cinéma d’horreur contemporain, d’Hérédité à Smile (entre nombre d’autres), mais votre vraie réussite semble résider dans votre capacité à perpétuellement créer de l’inattendu. Comment abordez-vous cet héritage (et ces références), tout en continuant de faire peur ?
Je pense que c’est d’une grande aide d’avoir tous ces films d’horreur derrière moi, ceux que j’ai regardés enfant comme ceux que je regarde aujourd’hui. Quand tu vas voir un film aujourd’hui, tu peux dire quand les choses vont se produire, c’est souvent très prévisible, par exemple, quand est-ce que le jumpscare va surgir. J’utilise ça comme un modèle de ce qu’il ne faut pas faire. On vit dans une époque où l’audience des films d’horreur est devenue très intelligente. On comprend tous le langage du film d’horreur, ce que la musique signifie, ce que va dire un silence, et ça en devient très très excitant d’avoir cette matrice, de savoir comment le public pense que ça va se passer, pour aller à l’exact opposé.

Les jumpscares, que vous délaissez clairement, vous semblent-ils, paradoxalement, une impasse à la surprise, et donc à la peur ?
Oui, c’est un petit peu ce que je veux dire. Regarder de vieux films, c’est aussi savoir quand les jumpscares vont surgir. Je ne suis jamais en quête de ces jumpscares. À mes yeux, le « jumpscare moderne », c’est trouver ce sentiment inconfortable, étrange. Si je peux trouver, dans mon film, deux ou trois de ces moments où l’audience se dit : « je n’ai pas du tout aimé ça, c’était perturbant », alors c’est réussi. C’est bien plus impactant et excitant qu’un simple jumpscare.

Dans votre précédent long-métrage Milk & Serial, vous travailliez déjà la notion de vrai/faux par le biais des pranks. Ici, dès l’introduction, vous instaurez l’omniprésence de ces jeux de dupes. Cette instabilité vous semble-t-elle indissociable de votre cinéma ?
Oui, j’adore raconter des histoires qui font se dire : « Qu’est-ce que je ferais dans cette situation ? ». J’aime graviter autour de ces histoires qui font se demander comment est-ce que l’on pourrait gérer ce cauchemar, en pouvant s’y identifier. Je n’aime pas écrire des personnages trop parfaits, des héros, je veux des personnages troubles.

Cet aspect trouble se ressent aussi largement sur le personnage de Nikki, antagoniste dont les mouvements semblent parfois proches du « glitch » tant ils sont imprévisibles. Est-ce cette même logique qui a mené à cette approche physique très particulière ?
J’ai beaucoup travaillé les mécanismes de ce qui fait peur, ce qui rend une chose terrifiante, et je pense que la vraie réponse, c’est qu’en tant qu’humains, la peur vient de cet endroit très étrange où nous ne savons pas comment nous devons nous sentir, s’il faut être heureux ou triste, se sentir bien ou mal. C’est cet entre-deux, qui n’est au final pas forcément effrayant, mais qui perturbe, face au fait de ne pas savoir quoi ressentir. Dans un film, on peut capturer ça par la manière dont quelqu’un dit quelque chose, ou par la manière dont quelqu’un bouge. C’est en quelque sorte une science, de savoir être juste à côté, étrange, hors de l’humain.

Votre expérience du côté de la comédie alimente-t-elle ce processus ?
Absolument. Je pense qu’il n’y a pas tant de différence entre l’horreur et la comédie. J’ai passé beaucoup de temps à créer plein de sketchs, de petites vidéos rapides et drôles, et je pense que mon “cerveau comique” est un petit peu toujours allumé. Si je suis dans un restaurant par exemple, et que le serveur dit un truc drôle, je réfléchis toujours à comment transformer ça en petit sketch, ou quelque chose du genre. Ça vous force à questionner perpétuellement la condition humaine, étudier les gens, et pourquoi ces gens font les choses, pourquoi ils agissent de la sorte, et il se trouve que ça se prête souvent à l’horreur. Il y a beaucoup d’honnêteté dans la comédie, tout comme il y en a beaucoup dans l’horreur. C’est comme ça qu’on crée l’effroi, mais aussi comme ça qu’on crée le rire.

Tout aussi « surprenant », on pense, face au récit que fait Obsession, à nombre d’aspects propres au conte de fées. Était-ce une volonté consciente dans votre approche de l’horreur ?
Des tropes de conte de fées ? Je ne suis pas sûr. Pour autant, j’ai bien sûr fait des recherches de ce côté, sur les différentes formes de vœux : les puits, les os magiques, les pattes de singe, etc. Je n’ai pas forcément pensé aux contes de fées, mais j’ai vraiment réfléchi aux différentes manières d’aborder les vœux, et il se trouve que rien ne collait vraiment à l’histoire, alors j’ai fini par créer mon propre objet, le « One wish willow ».

Le conte paraît pour autant intervenir dans sa nature morale, réflexive. Avec Obsession, vous cherchez à aller plus loin que le seul concept en questionnant les relations toxiques, mais aussi plus généralement les relations romantiques. Vous évitez la facilité, en jouant sur des rôles genrés dont les attendus sont constamment déviés, notamment par le choix de personnages jamais manichéens. Pourquoi emprunter un chemin aussi retors vers ce sujet ?
Mes films préférés ont toujours des personnages très troubles moralement. Le dernier film d’Ari Aster, par exemple, Eddington, nous fait suivre tout du long un flic totalement pourri, ou Joker, le récit d’un homme qui devient un véritable serial killer. Je pense que cela aurait été beaucoup moins intéressant de suivre cette histoire avec un personnage qui fait les bons choix, repousse Nikki et répare gentiment son erreur. Là où l’histoire est intéressante, c’est en décidant de suivre Bear qui plonge dans son vœu, essaie de le tourner à son avantage. Il y a quelque chose de beaucoup plus inconfortable là-dedans, gênant, et c’est ce qui le rend intéressant.

Cela rappelle assez ce que vous entrepreniez déjà dans Milk & Serial, en construisant des personnages toujours dans l’ombre de figures incel, voire d’un certain extrémisme américain, par la culture internet qui les alimente. Ici, vous explorez un personnage dont le rapport aux femmes, aux relations et à la séduction, semble rapidement étrange. Comment cette horreur réelle vient-elle interagir avec celle de la fiction, a priori plus amusante ?
C’est une fiction, alors forcément, on joue avec des éléments loin du réel, qui ne pourraient pas arriver, comme les vœux magiques par exemple. Et donc, dès l’instant où vous êtes confronté à des choses qui ne pourraient absolument pas se produire dans le monde réel, vous êtes amené à réfléchir, vous demander quelle en serait la bonne ou la mauvaise réponse. Dans le cas de Bear [le protagoniste], tout part d’une situation très innocente : un garçon qui a un crush sur une fille. Je pense que tout le monde peut s’identifier à cette situation de crush non réciproque, où l’on souhaiterait pourtant de tout son cœur que cela le soit. C’est alors par les choix que fait le personnage que tout commence à mal tourner, donc au final, Nikki est tout autant victime que n’importe qui d’autre dans ce film. À mon sens, c’est plus intéressant, parce qu’on n’a jamais vraiment vu de film où la personne possédée devient la victime, là est l’intérêt d’une telle histoire.

Nous avons appris il y a quelques jours que votre futur projet serait une réimagination de la franchise Massacre à la tronçonneuse, qui est intrinsèquement liée aux formes de violences américaines. L’abordez-vous avec cette même volonté d’explorer thématiquement ces figures contemporaines de violence ?
Absolument. Je veux dire, Massacre à la tronçonneuse est, par essence, plutôt violent. Comment pourrais-je ne pas y aller ?

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