En 1977, le vice-ministre polonais de la Culture Janusz Wilhelmi fait arrêter le tournage de Sur le globe d’argent (On the Silver Globe) à la presque fin de sa production. Raisons officielles : le film assimile l’autorité étatique à l’autorité religieuse et suggère que les deux sont corruptibles. Raisons réelles : le film est trop vrai et trop libre, et les deux ont toujours été des crimes d’État interchangeables. Żuławski est expulsé de Pologne pour la deuxième fois de sa carrière. Il ne terminera pas le film avant 1988, soit onze ans plus tard, en comblant les lacunes au moyen d’une narration posée sur des images de la Pologne contemporaine. Le résultat, présenté à Cannes comme un cas médical, est l’un des films les plus importants du vingtième siècle. Personne, ou presque, ne l’avait vu.
On the Silver Globe est l’adaptation de la Trilogie lunaire de Jerzy Żuławski, le grand-oncle du réalisateur, romans cultes écrits entre 1901 et 1911, parmi les textes de science-fiction européens les plus influents qui n’aient jamais circulé hors de leur langue d’origine. Le scénario avait mis deux ans à satisfaire les censeurs du ministère de la Culture. Ils l’ont arrêté quand même. C’est le genre d’anecdote qui dit tout sur la façon dont les régimes traitent l’art qui les menace : d’abord ils font semblant de négocier, puis ils coupent l’électricité.
Le film raconte, en trois actes d’une ampleur cosmique, la fondation d’une civilisation depuis zéro. Des astronautes s’écrasent sur une planète habitable, meurent les uns après les autres en filmant tout, et leurs descendants vénèrent ces images comme des textes sacrés ; ce qui, vu de 2025, ressemble moins à de la science-fiction qu’à une description précise d’internet. Puis arrive Marek, l’homme d’une civilisation future envoyé pour retrouver les traces de la première mission, et qui se retrouve traité en messie par une société qu’il n’a pas choisie et qu’il ne comprend pas. Le Christ comme pion des relations diplomatiques. Żuławski avait visé juste.
Ce qui frappe, c’est la sauvagerie formelle. La cinématographie traverse les scènes de souffrance comme arrimée à un moteur de stock-car. Les perruques grotesques, les corps peints, les bâtiments abandonnés de Pologne utilisés comme décors de science-fiction : ce bricolage d’urgence produit une authenticité que les blockbusters à cent millions de dollars ne peuvent pas acheter. Le premier acte proto-found footage, tourné à la caméra portée comme si les personnages filmaient leur propre fin du monde, préfigure Cannibal Holocaust, Cloverfield et toute la tradition du cinéma de catastrophe amateur. Sauf qu’ici, les personnages ne le font pas pour le buzz, mais parce qu’ils n’ont pas d’autre façon de laisser une trace.
La question que pose le film – peut-on recommencer la race humaine sans aboutir à ses pires instincts (la guerre, la trahison, le viol, la servitude) ? – est une question rhétorique. Żuławski connaissait la réponse. Ce qui est remarquable, c’est qu’il l’a quand même posée, à grands cris, dans un pays où poser des questions était déjà un acte subversif. Le film qu’ils n’ont pas pu tuer hante toujours. C’est souvent le sort des films les plus nécessaires.
2h 46min | Expérimental, Science FictionDe Andrzej Zulawski | Par Andrzej Zulawski Avec Andrzej Seweryn, Krystyna Janda, Jerzy Trela Titre original Na srebrnym globie |
2h 46min | Expérimental, Science Fiction

![[LES CHIFFRES] Wojciech Has, 1966](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2026/04/THE-codes-1068x601.avif)
