Il est devenu coutume, sinon de s’inquiéter, du moins de s’interroger sur les nouvelles propositions de cinéastes vieillissants. Gus Van Sant, fort d’une carrière de dix-huit longs-métrages étalés sur trente ans, ne déroge pas à la règle, d’autant plus lorsqu’il s’agit là d’un projet aux atours visiblement assez traditionnels, entre esthétique Nouvel Hollywood et récit classique. Film du retour après plus de sept ans loin du grand écran, sélectionné hors compétition à la dernière Mostra de Venise, La Corde au cou entend reprendre l’histoire vraie de la prise d’otage d’un banquier par un homme a priori sans histoire, enragé d’avoir été ruiné par un emprunt. Bonne nouvelle : jamais La Corde au cou ne laisse pas voir de trace d’un cinéaste possiblement vieillissant, laissant place à un pur travail d’expérimentateur, divertissant. Comme au bon vieux temps (Last Days, remake de Psychose etc.).
La facilité académique n’est jamais un choix envisageable tant Gus Van Sant s’attelle à subvertir tout motif classique par un foisonnement d’idées d’angles, de cadres et de jeux de montage d’une versatilité folle. Au-delà même d’un questionnement sur les points de vue, il y a là une véritable orfèvrerie d’efficacité, de son constant renouvellement plastique rafraîchissant à la brutalité de sa tension. Sous les atours âcres de sa photographie verdâtre, le cinéaste dépoussière en réalité des codes devenus mécaniques, automatisés. Outre un rapport à la musique parfois poseur, et de fait dissonant, il y a là l’énergie d’une étonnante jeunesse, presque folle, propice à faire pâlir des standards contemporains devenus doucement lassants, voire gênants. C’est précisément en se fondant sur des bases narratives attendues que Van Sant surprend, optant non pas pour un récit de prise d’otage de l’intérieur, mais pour un geste d’entomologiste fasciné par la fourmilière médiatique qui construit l’événement. En découle une pléthore de personnages parfois confusante, quoique d’une ambiguïté morale passionnante, alors cristallisée en un Bill Skarsgård magnétique. Sommairement caractérisé, il est une matière malléable, de la montagne de colère au monsieur Tout-le-monde maladroit, propice à se métamorphoser selon le point de vue qui le regarde. Le récit, contournant élégamment ses atours les plus programmatiques, préfère alors au discours univoque le trouble moral, le chaos le plus génialement orchestré.
Dans le bazar cynique de l’événement, dépassant la simple prise d’otage, comique et tension se côtoient souvent intimement. Il n’est jamais plus question d’aborder le fait divers que de l’illusion du spectacle médiatique qu’il implique. Perdant au jeu du capitalisme (comme tout le monde) et décidant de rendre les coups, le protagoniste, sous sa colère légitime et galvanisante, laisse entrevoir une construction d’idoles révolutionnaires finalement pas si éloignée de l’attraction médiatique facile. Cachant l’invitation à la révolte qui bouillonne dans le geste de l’auteur, le long-métrage ne peut que se résoudre à montrer, non sans tristesse, la complaisance générale face à ce genre d’événements, égarés entre deux programmes télévisés. Gus Van Sant entend violemment repolitiser les images, retourner leur pouvoir contre les médias qui les affadissent, achevant un projet d’une modernité particulièrement pertinente. En convoquant le même Al Pacino, braqueur enragé de Un après-midi de chien, cette fois interprète d’un vieil ultra-riche égocentrique, l’auteur jette quelques gouttes d’acide bien placées sur des structures qui n’ont pas franchement changé, même quarante ans après. Là est sans doute un énième signe qu’il serait temps de quitter la complaisance, et de songer, non plus individuellement, mais collectivement, à réinvestir la colère.
15 avril 2026 en salle | 1h 45min | ThrillerDe Gus Van Sant | Par Austin Kolodney Avec Bill Skarsgård, Dacre Montgomery, Colman Domingo Titre original Dead Man’s Wire |
15 avril 2026 en salle | 1h 45min | Thriller


![[S.A.D.E.. / POPPERS] José María Castellví, 1984](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2026/03/SADE-1068x643.png)