Passé trop inaperçu dans une compétition cannoise parcourue de mastodontes, Romería nous parvient près d’un an plus tard, début avril. On y suit Marina, jeune femme adoptée qui cherche à renouer avec un pan de sa famille jusqu’ici inconnu, guidée par un journal intime, quitte à faire ressurgir un passé longtemps étouffé. Cinéaste chilienne en nette ascension, Carla Simón entreprend ici un geste hautement autobiographique, d’une fragilité bouleversante. En continuité claire de la carrière de la cinéaste, Romería se voit baigné de la même approche esthétique, aussi douce qu’appliquée. Plus qu’à faire du beau, Carla Simón s’attelle en fait à le révéler dans chaque chose, à l’exhumer, jamais par le figuratif, le « plus que la réalité », mais par un regard pur, attentionné. Quelques passages sous-marins viennent alors témoigner du travail plastique formidable de la cinéaste, autant que de sa capacité, par son seul travail photographique, à invoquer des sensations prégnantes comme rarement, du toucher à la température. Plus terre à terre et grisonnant par instants, le long-métrage persiste pour autant dans une contemplation mélancolique envoûtante, bouleversante par la plongée qu’elle permet dans le corps de sa protagoniste. Grain et mouvements de cadre amples ne sont jamais des artifices, mais bien des moyens d’incarnation d’un sentiment de reconstruction, de recherche de l’absent, dans une mise en scène volontairement fragmentaire.
Séquences VHS et décors de cartes postales apparaissent alors comme des morceaux d’un journal intime peu à peu dévoilé, dans un onirisme poétique rare. C’est en se montrant particulièrement discrète que la narration de Romería impressionne, devenant alors un moyen de raconter par le silence. Du MacGuffin d’une quête familiale banale, le récit dérive peu à peu vers le nébuleux, ses thématiques et enjeux profonds restant longtemps cachés, tus. Là est justement tout le geste de l’autrice, dont la narration lente se construit en oignon, dont les couches et les détails se dévoilent progressivement, à mesure que le non-dit, l’impossibilité d’accès à un passé brumeux, se dégage. Les images au format VHS qui jalonnent le film traduisent alors ce manque, celui d’un regard intime empêché, que l’on ressent davantage qu’on ne le comprend. Chaque petit détail qui essaime le silence des longs plans du film se fait alors, toujours en subtilité, porte ouverte à une myriade de sensations et de récits longtemps tus.
À nouveau, c’est bien la porosité des images, le flottement subtil de leur mise en scène discrète, qui fait émerger l’émotion, dans une errance bouleversante. Ne restent moins convaincantes que quelques séquences de dialogues plus démonstratives que propices à laisser deviner les choses, bien que cela ne constitue qu’un écart minime dans la finesse générale du geste. Le cœur de Romería, caché dans les atours d’un récit d’abord trouble, se dévoile après une demi-heure. Au détour d’une anodine conversation d’enfants, les mots éclatent, rompent le non-dit. Rien ne semble alors bouger visuellement, mais tous les rapports se voient drastiquement bouleversés, renversés. Le silence se fait alors assourdissant, violence invisible mais persistante que subissent celles et ceux mis en marge, à leur tour rendus invisibles, effacés du présent comme du passé. Il ne s’agit alors jamais de foncer dans le tas, mais de relever, touche par touche, les mécanismes de la violence, contenue dans tout geste a priori banal.
L’autrice, dans un récit d’une grande finesse, dévoile alors la facilité et la sensibilité avec lesquelles les angles morts peuvent être regardés. Ce passé rendu lourd n’est au final pas une fin en soi, mais l’ouverture vers un présent de lutte, et surtout de mouvement. Dans un dernier élan festif éminemment symbolique, Carla Simón trouve, par son récit comme par son geste de création autobiographique, la possibilité d’un réconfort par l’expression. Il ne s’agit finalement, dans la brutale simplicité que cela implique, que de poser des mots sur les choses, rompre le silence qui alourdit tout, et s’apaiser.
8 avril 2026 en salle | 1h 55min | DrameDe Carla Simón | Par Carla Simón Avec Llúcia Garcia, Mitch, Tristán Ulloa |
8 avril 2026 en salle | 1h 55min | Drame


