Malheureusement passé sous les radars français en dehors de quelques festivals, comme quantité de pépites cinématographiques indiennes, Jallikattu avait pourtant tout pour trouver son public. Heureusement remis en lumière par une édition Blu-ray chez Spectrum Films, récemment primée par le Syndicat de la critique, le film, sous les abords d’un simple récit de traque d’un taureau échappé d’un village, culmine en des sommets d’énergie et de chaos.
Dès ses premiers instants, Jallikattu montre qu’il n’a de confidentiel que sa distribution française. La sidération submerge rapidement tant les séquences surenchérissent dans une grandeur rarement vue. En un plan de forêt nocturne, mouchetée des faisceaux lumineux d’innombrables figurants, le long-métrage impose la radicalité de son esthétique brute absolument inédite. S’ouvre alors, face à une nature surchargée, étouffante, un ballet de corps rendus primitifs par la capacité de Lijo Jose Pellissery à revenir à la pureté du mouvement, aux formes dynamiques plutôt que définies. La mise en scène bouillonne d’une énergie aussi galvanisante que pressurisante, débordant alors dans de longs mouvements d’une fluidité n’ayant rien à envier aux élans les plus tendus de The Revenant d’Iñárritu, la prétention en moins. Se dégage du film, dès son introduction purement rythmique, une expérience organique unique, ancrée dans la chair jusque dans la régularité presque hypnotique de son montage, propice à la transe. De son geste cinétique, Jallikattu tire une narration à la structure éclatée entre lieux et personnages, souvent jusqu’à la confusion. Se tisse alors, de ce chaos général d’abord peu attachant, un récit catastrophe pleinement collectif qui, observé sous un regard pourtant extérieur, emporte dans sa montée de panique.
« Organique ». Aucun terme ne saurait mieux décrire l’expérience dans laquelle emporte le film. En évacuant le sens logique de ses personnages, le métrage plonge dans une traque purement primaire, celle d’un seul animal, dégénérant dans des proportions non pas seulement galvanisantes, mais proprement hypnotiques, voire transcendantales. La fascination naît précisément de l’incapacité à saisir ce qui se produit sous nos yeux, à la lisière poreuse entre quête quasi divine et animalité totale. La chimère prend vie, entre péplum, préhistoire et horreur, sans jamais sombrer dans l’amalgame tant les codes convoqués sont clairs. D’un film de monstre tordu par une menace déroutante, fantomatique et presque inoffensive, l’œuvre se mue en film de hantise, en plongée organique dans la folie. Le chaos que déploie le film ne se révèle alors qu’image de l’impossibilité de faire groupe face à l’urgence, perpétuant une loi du talion primitive.
L’invocation claire des civilisations préhistoriques n’agit donc que comme exhausteur de problématiques plus que contemporaines. Les hommes, redevenus bêtes, s’entretuant dans des grognements dépourvus de toute raison, constituent sans doute l’une des approches les plus brutales mais pertinentes récemment proposées des enjeux de l’Anthropocène. La cacophonie des duels d’ego masculins ne fait ici que mettre en lumière l’ombre dans laquelle sont plongées les femmes face à un système aussi propice à la destruction de la nature qu’à celle de leurs corps. Tout est domination, quel qu’en soit l’objet. Le matérialiser par un long-métrage hystérique, dans tous les sens du terme, apparaît ainsi d’une justesse passionnante, retournant le qualificatif pour faire du masculin une horde zombiesque écrasante, insensée. Avec la réflexion en plus, Jallikattu en fait de même, et souffle tout sur son passage.
| 1h 31min | Action, DrameDe Lijo Jose Pellissery Avec Antony Varghese, Chemban Vinod Jose, Sabumon Abdusamad |




