Il y a une honnêteté brutale dans le fait que ce film s’ouvre sur une femme qu’on repêche. Nicole surgit des eaux de Trieste avec la beauté désarmante d’une hallucination que Ben Gazzara, assis sur la plage avec ses crayons, n’aurait pas eu le courage d’inventer seul. C’est le point de départ de La Ragazza di Trieste, et c’est, pour Pasquale Festa Campanile, le film de trop et peut-être le meilleur.
Festa Campanile est un cinéaste que l’histoire du cinéma italien a rangé dans le tiroir des auteurs de série B raffinée, ce qui est à la fois juste et profondément injuste. Auteur et chroniqueur du désir et de ses dérapages, il retrouve ici Ben Gazzara et Ornella Muti, déjà réunis l’année précédente chez Marco Ferreri dans Contes de la folie ordinaire, adaptation libre de Bukowski, terrain autrement plus miné. Ici, il adapte son propre roman, ce qui est toujours un pari narcissique, et parfois le seul pari valable.
Nicole ment sur tout. Son nom, son argent, ses fiançailles, son voyage à Londres. Londres où elle dit s’envoler alors qu’elle entre en clinique psychiatrique, ayant préparé des lettres que sa sœur postera depuis là-bas pour que Dino croie qu’elle va bien. Elle se dénude devant les grooms, s’exhibe aux touristes, hallucine des insectes dans sa salle de bains, tombe dans le coma après un épisode de violence dans l’institution. Elle tente de se suicider avec la régularité d’un calendrier. Ce n’est pas la folie romantique du cinéma européen des années 70, la belle aliénée qui révèle la vérité du monde à l’artiste fatigué. C’est quelque chose de plus opaque, de moins utilisable, d’infiniment moins confortable.
Là où le film résiste à ses propres tentations. Elles sont nombreuses, à commencer par Ornella Muti dont la beauté constitue à elle seule un argument de production suffisant pour n’importe quel producteur italien de l’époque. C’est dans le refus de faire de Nicole une métaphore. Elle n’est pas l’art qui s’échappe du carnet de son créateur, elle n’est pas Hari de Solaris, elle n’est pas l’inconscient de Dino. Elle est une fille malade qui aime un homme qui ne peut pas la porter. La mise en scène de Festa Campanile, sobre, presque documentaire dans ses meilleurs moments, tient à distance le lyrisme facile. La caméra d’Alfio Contini filme Trieste et ses horizons de pierre grise comme une ville qui aurait renoncé à consoler qui que ce soit.
Gazzara, lui, fait quelque chose d’assez remarquable : il joue un homme ordinaire aux prises avec quelque chose qui le dépasse, sans jamais chercher à le transcender. Pas de romantisme de façade, pas de grandeur masculine de commande. Juste un type qui dessine des bandes dessinées, qui tombe amoureux, et qui finit par comprendre. Trop tard, comme toujours, que l’amour n’est pas un acte de création.
Le mouvement final de caméra referme le film comme on referme une parenthèse : panoramique inverse sur la mer, Nicole qui disparaît dans les vagues, Trieste qui reprend ses droits. Riz Ortolani pose là-dessus ses cordes mélancoliques, décriées par certains comme envahissantes, indispensables pour d’autres. La mer, elle, ne tranche pas. Elle reprend ce qu’elle avait rendu.
4 mai 1983 en salle | 1h 33min | Drame, ThrillerDe Pasquale Festa Campanile | Par Pasquale Festa Campanile, Ottavio Jemma Avec Ben Gazzara, Ornella Muti, Mimsy Farmer Titre original La Ragazza di Trieste |
4 mai 1983 en salle | 1h 33min | Drame, Thriller

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