Comment définir le cinéma du réalisateur américain Graham Swon ? Bonne question tant il semble indéfinissable. On le connaît peu, on avait remarqué son premier film, The World Is Full of Secrets, réalisé en 2018, vu en festival puis sorti discrètement en VOD. Puis, on l’avait perdu de vue, et l’on se réjouit de découvrir qu’il a depuis signé un second long métrage, An Evening Song (for Three Voices), en 2023. Les deux films sortent simultanément en salles le 8 avril. S’y aventurer, c’est découvrir un cinéaste au style affirmé, farouchement indépendant, qui ne cherche pas l’adhésion immédiate, mais mérite pleinement l’attention.
Ce qui frappe d’emblée, c’est son obsession du passé. The World Is Full of Secrets se déroule dans les années 90, An Evening Song (for Three Voices) dans les années 30 : deux cadres temporels qui permettent à Swon de faire renaître des récits anciens, transmis parce qu’ils risquent de disparaître. Le premier pose les bases d’un véritable « cinéma-voix », où la parole fait récit, fait cinéma, fait suspense. Un cinéma polyphonique, très dépouillé mais visuellement soigné. Le point de départ évoque un film d’horreur adolescent : la voix d’une vieille femme se souvient d’un terrible événement de son passé. Par une chaude soirée de l’été 1996, cinq adolescentes se retrouvent dans une maison de banlieue, en l’absence de leurs parents. Pour passer le temps, elles se racontent des histoires inquiétantes, essayant de se surpasser les unes les autres dans l’horreur. Dans ce dispositif à combustion lente, les récits s’enchaînent, s’enchâssent, parfois redoublés par une voix off légèrement envahissante. Graham Swon voulait travailler non pas à la manière traditionnelle du cinéma narratif, mais plus proche de celle de la radio ou des débuts de la télévision : « un style narratif que le cinéma institutionnel avait toujours dédaigné, une structure fixe dans laquelle le personnage fait le récit des événements plutôt qu’il ne les joue », explique-t-il dans le dossier de presse. Dans cet exercice de style auscultant les ressorts de la frayeur, tout se construit à l’écran autant que dans l’esprit du spectateur, qui finit par ne plus distinguer ce qu’il voit de ce qu’il croit voir. Swon invente ainsi un véritable voyage immobile : soit l’on y entre, soit l’on décroche. On est plus pour la première option.
Avec An Evening Song (for Three Voices), Swon change de décor tout en poursuivant la même recherche expérimentale. Dans l’Amérique rurale de 1939, quelque part dans le Midwest, trois personnages évoluent dans un triangle amoureux (une ancienne enfant prodige de la littérature, son mari auteur de romans pulp, une servante profondément religieuse) qui semble, sur le papier, relever du mélodrame classique. Mais le film se révèle un exercice cérébral fascinant où les personnages paraissent moins agir que penser, se souvenir ou imaginer leur propre vie. Le récit, filtré par la mémoire, repose sur trois voix qui se croisent et se superposent. Guidé par le flux de conscience (stream of consciousness), le film privilégie les états intérieurs aux événements. C’est à cela que ressemble, dans notre esprit, un roman en train de se lire. À l’écran : surimpressions, fondus, textures marquées. On pense à Peter Greenaway pour cette manière de brouiller la frontière entre théâtre et cinéma, ou à Miguel Gomes pour cette revisite d’un temps passé, disparu, et dans la foi mise dans un cinéma fait de traces et de souvenirs. Soit du bon cinéma qui déroute et déraille pour faire travailler l’imaginaire.
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