[LOVE STREAMS] John Cassavetes, 1985

Voici un film fou, un film somme. Si cette étiquette est souvent dévoyée, elle n’en est que plus juste ici. Quatre ans après Gloria (1980) sort cette œuvre concentrant toutes les obsessions de son réalisateur : improvisations, excès, affects s’enchaînant jusqu’à presque déborder des images. Si l’on excepte son dernier film, dont John Cassavetes avait repris la production pour en éviter le naufrage, nous touchons là la phase terminale de sa filmographie, voire son point d’orgue. Ou l’histoire de Robert Harmon (Cassavetes), écrivain d’âge mûr et noceur invétéré, écumant les bars pour étudier la faune locale et retranscrire sur papier ces ambiances interlopes ; officieusement pour séduire, et se prendre un petit coup dans le nez jusqu’à l’ivresse et la dérive. Sous un jour opposé, plus diurne et plus formel, nous est introduite Sarah (Gena Rowlands), une femme en procès pour obtenir la garde de sa fille. Sa personnalité nous est d’abord dévoilée comme affable et entêtée, avant qu’un flottement ne s’installe… et que sa folie douce ne s’impose.

Deux parcours frisant les excès, deux errances brûlant les bouts de chandelle, qui finiront par se rejoindre, lien familial oblige, puisqu’ils sont frère et sœur. Si l’on connaît le goût du cinéaste pour ses personnages fiévreux, cette proposition n’y déroge pas. Elle semble même pousser encore d’un cran cette logique de débordement. Cassavetes adapte ici la pièce de théâtre homonyme du dramaturge Ted Allan, créée en 1980. Le rôle principal devait d’abord être incarné par Jon Voight, qui l’interprétait sur scène, avant qu’un désaccord artistique n’incite le réalisateur, adepte d’un contrôle total, à reprendre lui-même le rôle. Une autre raison tenait également à son état de santé fragile : en assumant le personnage principal, Cassavetes s’épargnait la lourde tâche de diriger un autre acteur sur le plateau. Cette direction s’avérera fructueuse, puisque le film recevra l’Ours d’or au Festival de Berlin. Mais le cœur du projet demeure hanté. « C’est le film le plus triste que j’ai jamais réalisé », confiera le cinéaste, troublé par la mort récente de sa mère et préoccupé par la question des attaches familiales. Son film, du reste, ne cessera d’ausculter ces liens, de les tordre et de les éprouver.

Entre variations d’objectifs oscillant entre gros plans fébriles et plans à la taille décentrés, les personnages nous sont d’abord présentés séparément, comme pour nous immerger dans leurs intimités, et donc dans leurs excès. Chantage affectif, usure festive, drague lourde, mélancolie nerveuse : jusqu’à l’arrivée, pour Robert, d’un fils inattendu dont il ne sait que faire, l’irresponsabilité des personnages se révèle aussi jouissive que crispante. Leurs frasques, naviguant entre absurde et malaise pur, les placeront bientôt face à leurs contradictions, quand ce ne sont pas les drames sous-jacents qui remontent à la surface. Les enfants, victimes collatérales, deviennent alors les baromètres silencieux des enjeux affectifs. Les situations limites s’accumulent dans cette maison-garçonnière (celle du réalisateur lui-même, utilisée pour le tournage) où tout frôle la saturation et dans laquelle la caméra serpente. Les travellings fluides remplacent la caméra à l’épaule typique du cinéaste. Ce choix confère au film une forme plus maîtrisée en surface, mais tout aussi insidieuse, et non moins impartiale. Le retour de la sœur arrive enfin — en fanfare et pour le moins inespéré — après plus d’une heure de film. Fait curieux pour ceux qui découvrent l’œuvre sans connaître son synopsis : le lien entre les deux protagonistes n’est pas immédiatement explicité, accentuant la nature confuse de leur relation (sont-ils amants ?), et renforçant cette idée d’un attachement excessif, presque symboliquement incestueux.

Car ici, ne l’oublions pas, il est question d’amour. Les personnages ne cessent d’ailleurs de jurer en son nom, de s’interroger sur son évidence ou son impétuosité, et de discourir à son sujet… en dépit des faux pas affectifs et des carences. Couronnant cette incapacité, certaines visions prennent une tournure ouvertement chaotique : la montagne de bagages de Sarah à l’aéroport, ou encore cette ménagerie improvisée dans la maison comme pour tenter d’y ramener un semblant de vie ; une étrange anti-arche de Noé. Mais les crises nerveuses ne sont jamais loin. À l’instar de Mabel dans A Woman Under the Influence, Sarah tombe plus d’une fois dans les pommes, victime de ses décompensations. Cassavetes nous avait habitués au trop ; mais ici, comme pour franchir une limite, il brise son strict naturalisme pour embrasser rêves, visions nerveuses et hallucinations. Dans le dernier tiers du film défilent ainsi des songes clownesques et bizarres, incluant des retrouvailles fantasmées sous la forme d’un opéra grotesque, évoquant la fin de All That Jazz de Bob Fosse, jusqu’à cette étrange et sardonique hallucination canine. Les deux personnages finiront par se séparer, provisoirement sans doute, pour leur bien mutuel. Avant que l’acteur-réalisateur, derrière une vitre pluvieuse, ne lève vers nous son chapeau en un ultime regard caméra — comme pour nous tirer sa révérence.

9 janvier 1985 en salle | 2h 20min | Drame
De John Cassavetes | Par Ted Allan, John Cassavetes
Avec Gena Rowlands, John Cassavetes, Diahnne Abbott

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