[HOMME REGARDANT AU SUD-EST] Eliseo Subiela, 1986

Imaginez qu’un étudiant en théologie ayant mal tourné vole la baguette d’un chef d’orchestre pour faire danser des schizophrènes sur l’Ode à la Joie. C’est à peu près l’idée qu’Eliseo Subiela s’est faite du cinéma de science-fiction en 1986, et franchement, il n’avait pas tort.

Hombre Mirando al Sudeste est une collision conceptuelle entre Jésus de Nazareth et Vol au-dessus d’un Nid de Coucou, sauf que personne n’a prévenu les acteurs, et que c’est précisément ce qui rend le film magnifique. L’alien, si c’en est un, se pointe dans un asile psychiatrique argentin avec la patience d’un saint et la logique implacable d’un comptable céleste. Le psychiatre joue Ponce Pilate sans le savoir. Les fous tendent les mains pour toucher l’élu. Les psychotropes remplacent la croix. Subiela n’est pas subtil, mais il a l’élégance de faire semblant.

Ce que le film réussit avec une grâce rare, c’est de tenir l’ambiguïté comme un couteau sous la gorge. Rantes est-il fou, extraterrestre, ou simplement le seul type lucide dans une pièce remplie de gens qui le sont moins qu’ils ne le croient ? Le film veut bien qu’on se pose la question, il veut moins qu’on y réponde et c’est là qu’il diverge intelligemment de la grande messe spielbergienne, cette religion du troisième type où l’émerveillement enfantin tient lieu de pensée. Ici, on est du côté de Tarkovski, de Contact, du doute adulte qui fait mal aux molaires.

Les dialogues sont d’une précision chirurgicale. Quand Rantes explique que certains de ses semblables ont succombé à l’odeur d’un parfum ou au son d’un saxophone, et que Denis propose en riant d’apporter le sien, Rantes lui répond à voix blanche de ne pas le tenter et c’est la scène la plus drôle et la plus déchirante du film en même temps. Voilà ce que la SF ne sait presque jamais faire.

Le film n’est pas sans défauts. Subiela ne choisit pas vraiment entre ses ambiguïtés : la télékinésie et le liquide bleu de Beatriz poussent vers le fantastique pur, mais le passé humain des personnages tire dans l’autre sens, la résolution penche trop vers la confirmation pour que le doute reste honnête. On sent le cinéaste vouloir le beurre, l’argent du beurre, et la grâce sanctifiante. Reste une image finale inoubliable : tous les patients debout en cercle, attendant le vaisseau qui ne reviendra peut-être jamais. Ou peut-être si. C’est ça, la poésie.

1h 45min | Drame, Musical
De Eliseo Subiela | Par Eliseo Subiela
Avec Lorenzo Quinteros, Hugo Soto, Ines Vernengo
Titre original Hombre mirando al sudeste

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