« Pillion » : entre « Muriel » et « La secrétaire », un équilibre so british où tristesse, érotisme et tendresse ne se marchent jamais l’un sur l’autre

Annoncé sans détour comme une romance kinky, Pillion réanime les feux de la rom’com gay qui tente depuis belle lurette une percée dans le cinéma grand public. Et non, ce n’est toujours pas facile… Récemment (enfin… 2022 tout de même!), Bros et Fire Island s’étaient essayés à l’exercice et s’étaient légèrement pris les pieds dans le tapis, même si on pouvait leur reconnaître une certaine malice : se moquer d’un canevas hétéro pour en reprendre finalement les mêmes codes, laissez-nous bailler… Par chance, l’approche du jeune Harry Lighton, dont c’est le premier long, se rapprocherait davantage du ton d’un PJ Hogan (qui se rappelle que les héroïnes de Muriel ou du Mariage de mon meilleur ami n’obtenaient finalement pas ce qu’elles voulaient ?) que d’une Nora Ephron. Il n’est pas défendu non plus de l’entrevoir comme une alternative gay au très bon La secrétaire (Steven Shainberg, 2003) qui subvertissait les ramifications de la rom’com en la plongeant dans un bain sadomaso. Dernière carte dans la manche : Pillion vient de la perfide Albion, et l’on connaît bien l’adresse dont fait preuve son cinéma (ou ses séries) pour jongler avec le chaud et le froid, même sur des sujets aussi touchy.

Son acteur principal, Harry Melling, est déjà une surprise par son physique hors norme, sorte de petit garçon malingre qui aurait grandi trop vite, retrouvant par ailleurs un rôle très similaire à celui qu’il tenait dans le camp-zinzin Please baby please (Amanda Kramer, 2022) : piégé dans son couple hétéro, il y incarnait un garçon timide qui se découvrait un plaisir ardent pour un loubard tout en cuir. Pour une coïncidence… Mais loin, très loin de la fantaisie glamour à mort d’Amanda Kramer, Pillion a plutôt les pieds sur terre… ou les roues sur le bitume si on préfère : son héros, plutôt du genre à évoluer en société sur la pointe des pieds, tombe sous le charme d’un motard faisant partie d’une clique où chacun trimballe son soumis. Presque sans mot dire, le brave Colin accepte cette relation, a priori dégradante, dès le premier rendez-vous dans une ruelle dégueulasse. Il devient alors le serviteur de Ray, ledit homme à la moto, endossant un costume tenant aussi bien de l’esclave sexuel, du chien de maison que de la soubrette. Cadenassé par son maître, il voit sa vie, jusqu’ici partagée entre ses parents et sa chorale ringarde, devenir soudainement merveilleuse. Sous vos applaudissements. Mais les limites et les questionnements (quid de la tendresse et des rapports sociaux ?) arrivent…

Il va sans dire que Lighton a autre chose à faire que de se moquer ou de pointer du doigt les rites dom/sub auxquels on assiste : à l’inverse, le film se révèle troublant, observant avec attention le mélange de plaisir et de confusion qui agite son personnage principal. Point de diabolisation ou de moquerie dans le regard sur ces pratiques qui paraîtront comme beaucoup très « autres », entre les scènes de luttes domestiques et les pique-niques sodo au grand air. Le BDSM n’est pas le problème, mais ce qu’on en fait… Bien connu pour sa carrure de viking et son jeu d’acteur somme toute discutable, Alexander Skarsgård ne semblait pas réellement à première vue l’homme idéal pour incarner cette icône à la Tom of Finland. Mais sa froideur et sa brutalité sèche finissent par emporter l’adhésion, jusque dans des scènes de sexe aussi rares qu’intenses, dont la crudité risque d’en surprendre plus d’un. Pillion brille de cet équilibre so british, où tristesse, érotisme et tendresse ne se marchent jamais l’un sur l’autre. Plus le récit avance, et plus il se fait étonnamment touchant : Ray le control freak et Colin, l’âme damnée servile, se renforcent-ils ou se fragilisent-ils au fil de leur relation ? Son dernier tiers, aussi galvanisant que dévastateur, révèle toute la complexité au sein d’une relation pourtant pensée comme hiérarchisée. En filigrane, il soulève un des fardeaux actuels de la communauté gay, rapport BDSM ou pas : que les sentiments soient devenus un talon d’Achille…

4 mars 2026 en salle | 1h 47min | Comédie, Drame, Erotique, Romance
De Harry Lighton | Par Harry Lighton, Adam Mars-Jones
Avec Harry Melling, Alexander Skarsgård, Douglas Hodge

Les articles les plus lus

Les dix meilleurs films de 2026 (pour le moment…)

Quels sont les films vus, critiqués, aimés (et moins...

Le thriller romantique queer « The Serpent’s Skin » de Maio Mackay dévoilé dans une bande-annonce prometteuse

Une bande-annonce vient d’être dévoilée pour The Serpent's Skin,...

« Crystal Lake » : la franchise horrifique « Vendredi 13 » déclinée en série

Les studios A24 et la plateforme Peacock ont dévoilé...

Culte des années 2000 : The Detroit Experiment – « Think Twice »

En 2002, Carl Craig enregistre une nouvelle version de...

« Salvation » de Emin Alper : recette pour un massacre

Avec Burning Days (2022), sorte de Réveil dans la...

Culte des années 2000 : Freezepop – « Less Talk More Rokk »

Au milieu des années 2000, Freezepop commence à changer...

Culte des années 90 : Mos Def – « May-December »

Surprise : après seize titres, Mos Def termine Black...

Culte des années 90 : Laika – « Almost Sleeping »

Le groupe Laika se forme à Londres en 1993...

Culte des années 80 : Cameo – « Word Up »

Une batterie électronique sèche, une basse qui cogne, quelques...

Culte des années 2010 : Red Axes – « Papa Sooma »

Papa Sooma s’ouvre sur quelques notes de clavier, une...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!