Chaos au Festival Lumière – Jour 3 : John Woo, Guillermo del Toro, Michael Mann…

Affres du capitalisme oblige, je me dois de retourner à ma vie de bureau pendant une (trop) longue partie de la journée. Pour ce début de cette semaine, lundi, troisième journée du festival, rendez-vous 20h45 à l’UGC Astoria pour, selon-moi, un des chefs-d’œuvre de John Woo.

The Killer de John Woo
Chez John Woo, les flingues chantent l’amour et la mort dans la même mélodie. The Killer n’est pas un film d’action : c’est une messe en slow motion, célébrée à coups de balles et de colombes. Chow Yun-Fat, l’arme à la main et la larme à l’œil, traverse l’écran comme un ange fatigué de son propre carnage. Il blesse par accident une chanteuse de cabaret, tombe amoureux d’elle et cherche à se racheter en dégommant la moitié d’Hong Kong. C’est tragique, absurde et d’une beauté quasi surnaturelle.
Woo transforme la fusillade en poème visuel. Chaque balle devient syllabe, chaque rafale, une strophe sur la rédemption impossible. Dans ses églises envahies par la fumée et les pigeons, les tueurs prient en tirant. La caméra tournoie, les corps tombent, la musique s’élève et l’action prend la grâce d’un ballet métaphysique. Le chaos, chez Woo, a le parfum de l’harmonie. Le sang éclabousse les murs comme de la peinture sacrée, et derrière le carnage, on devine un cœur immense, celui d’un cinéaste romantique perdu dans le monde des hommes.

La relation entre le tueur et le flic, miroir inversé de la même solitude, donne au film son âme mélodramatique. Deux types que tout oppose, unis par le respect et la fatalité : c’est Melville shooté au saké. Woo filme leur amitié comme un serment scellé dans le plomb et la tendresse. Et quand les vitraux éclatent sous les balles, on jurerait entendre un chœur d’anges épuisés.
The Killer respire la folie douce de son créateur : il prend les codes du polar, les tord, les baigne dans la lumière du pardon. Ce n’est plus du cinéma d’action, c’est une prière pour les âmes perdues, un requiem à double détente.
Le lendemain, mardi, quatrième journée de festival, je poursuis mon fil rouge John Woo, pour la projection de ce qui sera le dernier film de John Woo que je verrais dans le cadre du festival. 20h15, UGC Astoria, salle comble prête à se faire sauter le caisson.

Une Balle dans la Tête de John Woo
John Woo enterre ses colombes et déterre ses fantômes. Fini la danse des flingues en slow motion : ici, les balles ne volent plus, elles s’enfoncent, elles grattent la chair et la conscience. Trois types — Bee, Fai et Wing — fuient Hong Kong pour échapper à une vendetta et se retrouvent projetés dans l’enfer vietnamien. Loin des néons et des bars moites, ils découvrent que la guerre n’a pas de style, seulement des cadavres.
Woo filme cette descente comme une ivresse noire, une tragédie fraternelle noyée dans la boue et la poudre. Le Vietnam de 1967 devient un purgatoire, une plaie béante où la morale s’effondre sous les bombardements. Les héros hurlent, saignent, s’accrochent à une fraternité qui se fissure à mesure que la réalité s’invite dans la légende. À mesure que la caméra tremble, Woo dépouille son cinéma : il ne reste que la culpabilité, l’honneur qui pourrit et la violence qui pue.
Jackie Cheung incarne l’innocence martyrisée, Tony Leung la rage lucide, Waise Lee la chute lente d’un homme broyé par la survie. Ensemble, ils avancent comme des ombres dans un cauchemar tropical. Les prisons, les exécutions, les trahisons : tout se fond dans une fièvre hallucinée où chaque regard est un adieu. On pense à Apocalypse Now, mais sans le luxe du délire — seulement la vérité crue, celle où le style ne suffit plus à sauver l’âme.
Car Une Balle dans la Tête n’est pas un film d’action. C’est un opéra malade où l’amitié se dissout dans le napalm. Woo, l’esthète des gunfights, signe ici son film le plus désespéré : un requiem sur la guerre, sur la fraternité perdue, sur la folie d’un monde où la survie est la seule morale. Quand le dernier coup de feu retentit, il ne reste plus de héros, plus de panache — juste trois spectres et un écho : certaines balles ne quittent jamais la tête.

Soirée avant-première pour ce mercredi, cinquième de mon marathon à marche paisible. J’ai eu la chance de voir, en présence de Guillermo del Toro, à l’UGC Confluence, son nouveau film.

Frankenstein de Guillermo del Toro
Guillermo del Toro a enfin ouvert le tombeau de son obsession. Et contre toute logique, son Frankenstein respire. Pas le râle putride du cadavre réanimé, mais le souffle d’un film hanté par la beauté et la honte d’exister. Le cinéaste mexicain, artisan du monstrueux, signe ici non pas une adaptation, mais une communion avec Mary Shelley : un poème gothique, baroque et tremblant, qui transforme le mythe en miroir de l’âme moderne.
Le film s’ouvre sur la fin : dans les glaces de l’Arctique, le créateur et sa créature s’épient comme deux mirages. Tout est déjà perdu, et pourtant tout commence. Le savant Victor Frankenstein, Oscar Isaac au bord de la combustion, croit encore que la mort se dompte à coups d’électricité. Son monstre, Jacob Elordi, naît dans la douleur, dans le rejet, dans la main d’un Dieu qui ne sait pas aimer. Il apprend à lire, à penser, à souffrir. Chaque mot devient une blessure, chaque regard, un rappel qu’il n’a pas de place dans le monde.
Del Toro filme cette agonie avec la ferveur d’un romantique qui aurait troqué sa plume contre un scalpel. Ses cadres débordent de rouge et de noir, d’organes cousus comme des continents fracturés, de robes vertes qui tremblent sous les chandelles. Alexandre Desplat sculpte un requiem qui semble sortir du ventre même du monstre. Et dans ce théâtre de chair, Christoph Waltz joue le mentor enjôleur, Mia Goth la fiancée aux pulsions mortifères, tous prisonniers d’un rêve que la vie corrompt.
Ce Frankenstein n’a rien d’un simple film d’horreur : c’est une tragédie cosmique sur la création, l’orgueil et la solitude. Del Toro y enterre la croyance naïve qu’un rêve doit rester pur. Son Prométhée moderne crée la vie et découvre la honte de l’avoir fait. Et quand la dernière étincelle s’éteint, il ne reste plus qu’un silence glacé : celui du rêveur qui a enfin réalisé son rêve, et n’a plus rien à rêver.

Récipiendaire du prix Lumière cette année, je me devais bien, après avoir raté presque tous les autres, de voir au moins un film de Michael Mann. Sixième et avant-dernier jour de festival me concernant, me voici dans la file, au cinéma Comœdia.

Le Solitaire de Michael Mann
Dans le Chicago nocturne de Michael Mann, les rues suintent le chrome et la pluie acide. Les néons clignotent comme des mirages d’enfer, et au milieu, un homme tente de tailler son paradis à la perceuse. Frank, voleur de coffres et d’âmes, croit maîtriser sa destinée comme on sculpte un diamant : à coups de feu, de sueur, d’électricité. James Caan, regard fiévreux et mâchoire serrée, incarne ce solitaire comme un animal dressé à sa propre cage. Il prétend n’avoir besoin de personne, mais derrière les barreaux de son orgueil, c’est un gosse abandonné qui hurle pour qu’on l’aime.
Alors il s’accroche à la première étincelle d’humanité : une caissière fatiguée, Tuesday Weld, à qui il balance sa vie en vrac, ses onze ans de taule, ses rêves d’évasion et sa peur du vide. Elle écoute. Elle accepte. Et le film bascule : derrière le polar, c’est un cri d’amour qui s’étouffe dans le vacarme des machines.
Mann, grand architecte du désespoir, ne croit pas aux rédemptions faciles. Entre dans la danse Leo, le père de substitution, le diable en costume. Robert Prosky lui prête son visage flétri, celui d’un ange gardien qui vous offre tout pour mieux vous avaler : le boulot, la famille, même un enfant volé. Frank mord à l’hameçon, et la spirale se referme. Les flics bourdonnent, les micros pullulent et chaque geste devient un piège. Le dernier casse, à Los Angeles, se transforme en ballet terminal.
Le cinéaste filme tout cela comme un rêve fiévreux, mi-punk mi-mystique. La musique de Tangerine Dream pulse comme un cœur artificiel, la lumière découpe les visages en éclats d’acier. Le monde, dans Le Solitaire, ne tourne pas : il grince, saigne et brûle. Et quand les balles retombent, il ne reste qu’un homme seul dans la nuit, silhouette rongée par sa propre flamme, priant un dieu qui ne répond pas.

M’y voilà, dernier jour de mon aventure Lumière. Ne pouvant malheureusement pas la poursuivre durant le week-end, je la termine de la meilleure des façons avec un des plus jolis films de la création. 20h, Lumière Bellecour, clap de fin.

Les Amoureux sont Seuls au Monde de Henri Decoin
Sous les dorures d’un Paris d’après-guerre, Henri Decoin invente le cauchemar du romantisme : une sonate pour cœur fissuré et ego en ruine. Les Amoureux sont Seuls au Monde n’est pas une romance, c’est une autopsie. L’amour s’y décompose lentement, avec la précision clinique d’un scalpel trempé dans le champagne. À la baguette, Louis Jouvet, musicien génial, vaniteux, prisonnier de son propre mythe. Autour de lui, des notes qui sonnent comme des prières étouffées, et une femme (Dany Robin) qui croit encore que la beauté peut sauver quelque chose.
Malheureusement chez Decoin, la beauté n’est qu’un leurre, un piège tendu à ceux qui rêvent encore. Derrière les rideaux de velours, c’est la jalousie qui joue la mélodie, la possession qui tient la partition. Jouvet, immense, transforme chaque regard en confession : il ne séduit pas, il vampirise. Et Dany Robin, frêle apparition dans cet univers saturé de tabac et de regrets, devient le jouet d’un homme qui confond la création et la destruction.
Le film avance comme une danse lente vers le gouffre, baignée d’ombres expressionnistes, de miroirs fêlés et de mensonges murmurés. Le romantisme, toujours lui, y crame comme une bougie trop courte, et la musique — leitmotiv spectral — semble venir d’un autre monde, celui des amours mortes. On y sent la gueule de bois d’une époque qui a trop cru à la rédemption par l’art et qui découvre qu’il ne reste que la solitude, cette compagne fidèle.
Les Amoureux sont Seuls au Monde, titre mensonger, promesse empoisonnée : chez Decoin, l’amour n’isole pas deux êtres du reste du monde, il les enferme dans une chambre d’écho où chaque mot rebondit jusqu’à devenir une arme. Jouvet, grand prêtre cynique, finit par se consumer dans son propre feu sacré. Et quand le rideau tombe, il ne reste que le silence, plus cruel que toutes les trahisons.

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