Si sa gouine attitude en fait un cas unique dans le cinéma musical français (et on se demande même peut-être dans le cinéma musical tout court?), Les Reines du Drame fait aussi partie de cette caste de comédie musicale qui explore avec fracas les arcanes du monde de la musique, excuse toute taillée pour laisser les personnages pousser la chansonnette au bout du micro. Au royaume du camp et des vocalises, retour sur cinq titres foufous du genre.

The Boy Friend (Ken Russell, 1971)
En plein cœur des années 1920, une troupe essaye tant bien que mal de mettre sur pied une comédie musicale. La star retenue doit laisser place à une débutante qui pourrait tout faire capoter d’un geste… ou bien sauver tout le monde d’un regard. Valdinguant entre les coulisses et la scène, le résultat est un film somptueux et étourdissant, rendant hommage à tout un pan de la culture music-hall. Cette ode aux yeux de biche de Twiggy, LE mannequin des sixties, ne fait cependant pas partie des films les plus cités de Ken Russell et pour cause: plus excentrique que provocateur sur le coup, l’Anglais fou laisse au placard ses coups de pioche à la bienséance. Mais lorsque l’on sait que tout ça a été réalisé à peine quelques jours après le clap de fin de The Devils, il y a pourtant de quoi s’étouffer. En somme: un film mineur pas si mineur, et à redécouvrir absolument.

Phantom of the Paradise (Brian De Palma, 1974)
Le chef-d’œuvre indéboulonnable et ultime de De Palma fête ses cinquante ans et on pourrait encore en tartiner des pages et des pages. Au-delà de son vernis seventies très prononcé, le réalisateur de Carrie y décrivait déjà le monde des hit-parades comme un univers impitoyable, où le public zombie est roi, où l’on passe d’un style à un autre semaine après semaine, où l’on chute comme on s’élève en un claquement de doigt. Le fantôme de l’opéra, Frankenstein, Faust, La belle et la bête, Le portrait de Dorian Gray… il faut ressaisir l’audace, la cohérence et la puissance de ce best of de mythes s’imbriquant les uns sur les autres pour mieux servir une description acide et cruelle du show-biz et de la pop musique. D’ailleurs, regardez les initiales du titre…

Bim Star / The Apple (Menahem Golan, 1980)
En pleine ère de déconfiture pour la comédie musicale, ce vieux grigou de Mister Canon claque 10 millions pour ce caprice insensé où un couple de tourtereaux se fait rouler dessus par l’industrie de la musique. Petite précision tout de même: nous sommes en 1994 et le diable dirige les charts avec une main de velours. Le mythe d’Adam & Eve ou de Faust sont passés puissance 10 dans un grand gerbotron disco improbable, où les chansons les plus tartes s’enchaînent à une cadence folle. Une orgie kitch dont le niveau de camp est si élevé qu’il ferait passer Xanadu pour du Bergman!! Un désastre pailleté et savoureux pour tous ceux qui oseront s’y aventurer.

Les Feebles (Peter Jackson, 1991)
Si on se demande parfois aujourd’hui si son Hobbit de réalisateur l’assume encore, Les Feebles fut le parfait trublion intermédiaire entre Bad Taste, la pochade campagnarde degueu réalisée entre potes et Braindead, le blockbuster du boyau. Fabriquant de toutes pièces une escouade d’ersatz de Muppets, Peter Jackson en reprend aussi le background fait de coulisses agitées et de spectacles pouet pouet. Tel Crumb à l’époque de Fritz the Cat, il se sert de ses figures animales pour les décorer des plus bas instincts: dégustation d’excréments face caméra, vache sado-maso fouettée pour les besoins d’un porno, lapin coquin vomissant partout, caniches décapés à la mitrailleuse… Nonobstant cette bassine de fluides plus ou moins identifiés, Les Feebles est aussi une escapade aussi méchante qu’émouvante dans le monde du spectacle (chansons entêtantes incluses), dont Heidi, l’hippopotame gourmande et cocue, constitue le cœur saignant. Ses adieux au music-hall, après un massacre à la Peckinpah, fait même partie de ce que Jackson a filmé de plus poignant. Garden of loooooooooooooooooove.

Hedwig and the angry inch (John Cameron Mitchell, 2001)
C’était la révélation John Cameron Mitchell, ici derrière et devant la caméra, portant à l’écran son bébé show avec toute l’énergie, la gravité et l’humour rêvés. Le plaisir intact ressenti devant le calvaire rose bonbon de cette rockeur-se de diamant se cherchant dans des amours déchues et des concerts de fortune prouve bien qu’il n’est pas devenu le Rocky Horror des années 2000 pour rien. Parfois, on aimerait que Cameron Mitchell, toujours très en forme, revienne à ces amours-là. Et puis l’on se dit que quelque part, tout était dit ici. La queerness, l’impertinence, la mélancolie, le mordant.



