« Blitz » de Steve McQueen : variation de « Oliver Twist » au classicisme narratif, spectaculaire et touchant

LES ETOILES DE LA REDAC

Gérard Delorme
Lucie Chiquer

London is calling. Alors que l’Allemagne nazie lance sa Blitzkrieg (guerre éclair) sur l’Angleterre en multipliant les raids aériens, les Londoniens s’organisent. Parmi eux, Rita et son fils George, 9 ans, habitent avec le père de Rita dans une maison de l’East End. Alors que la multiplication des alertes exige de plus en plus d’abris, les autorités refusent encore d’ouvrir certaines stations de métro à la population. Pour préserver les enfants, un programme prévoit de les emmener dans la sécurité relative de la campagne anglaise. Lorsque Rita met George dans le train pour rejoindre un de ces refuges, celui-ci ne supporte pas d’être séparé de sa mère et saute du wagon à la première occasion.

Jamais là où on l’attend. On a pris l’habitude de qualifier Steve McQueen d’auteur à grand sujet (les prisonniers politiques avec Hunger, l’esclavage avec 20 years a slave), mais il est aussi à l’aise dans le documentaire historique (Occupied city) ou le divertissement (Les veuves). De fait, il a tellement de cordes à son arc qu’il défie toute tentative de catégorisation, et Blitz brouille encore plus les pistes en revendiquant un classicisme résolument narratif, spectaculaire et touchant. Il rappelle le début d’Empire du soleil avec son personnage d’enfant séparé de ses parents dans une ville en ruine. Mais s’il faut lui trouver des références littéraires, ce n’est plus du côte de Ballard, mais plutôt de Dickens que McQueen va chercher, jusqu’à adopter les trois grands axes thématiques de l’auteur d’Oliver Twist: l’enfance, la cité, la famille.

Blitz raconte l’opposition de la raison et des sentiments à travers la séparation de deux êtres qui ne peuvent pas vivre séparés. C’est l’occasion pour George de faire l’expérience d’une série d’aventures dans sa tentative de rentrer à la maison, rencontrant sur sa route des gens souvent bien intentionnés, parfois moins. Il y a entre le nouveau venu Elliott Heffernan et Saoirse Ronan une chimie qui rend les personnages immédiatement irrésistibles, mais il faut aussi noter l’exceptionnelle qualité de la direction d’acteurs, qui justifierait de passer en revue chacun des rôles, du plus modeste au plus évident. À ce propos, certains personnages manifestement sacrifiés laissent penser que le film a dû être coupé et qu’il en existe peut-être une version plus étendue.

Le contexte de la guerre donne l’occasion à McQueen de décrire la société anglaise de l’époque, glissant ici et là des détails qui nuancent la version officielle d’une société unie et solidaire dans l’adversité. McQueen évoque le racisme, avec un flash-back montrant dans quelles circonstances le père de George a été injustement arrêté et déporté du fait de ses origines antillaises. Probablement à cause de cette absence, George n’a jamais voulu admettre qu’il était noir, mais il finit par changer d’avis au contact d’un ilotier nigérian (Benjamin Clementine) qui le prend sous sa protection. La responsabilité des pouvoirs publics est aussi mise en cause, notamment à cause de leur réticence à ouvrir plus d’espaces pour abriter la population. Et lorsque les ouvrières de l’usine de munition où travaille Rita prennent la parole pour dénoncer le scandale, elles sont accueillies avec hostilité par leur hiérarchie. Le caractère un peu schématique de certaines de ces observations est largement compensé par la mise en scène.

Manifestement inspiré par son sujet, McQueen soigne chaque plan avec une inventivité infatigable, comme il le démontre dès le début en précédant en caméra subjective une bombe en train de tomber sur Londres, ou dans la séquence dantesque où les pompiers perdent le contrôle d’une lance d’incendie. Cette virtuosité au service de la narration donne lieu à une multiplicité de morceaux de bravoure, dont deux séquences musicales stupéfiantes qui entraînent musiciens et danseurs dans une fièvre irrésistible. À chaque fois, le drame succède à l’euphorie, comme si les deux allaient nécessairement de pair. Cette volonté d’accentuer les contrastes se retrouve jusque dans la photo de Yorick le Saux, le chef-op de Jarmusch et d’Olivier Assayas, très à l’aise dans le clair-obscur. Dans une autre séquence surréaliste, George est recueilli par une bande de détrousseurs dirigés par le redoutable Albert, dont la ressemblance avec Fagin dans Oliver Twist est flagrante. Dans le rôle d’Albert et de sa sœur Beryl, Stephen Graham et Kathy Burke apportent une touche de démence comique qui fait de la séquence une des plus mémorables du film.
Avec son parti pris de raconter une odyssée avec les yeux d’un enfant, Steve McQueen vise pour la première fois un public familial, ce qui donne à Blitz un aspect intemporel, et accessoirement un fort potentiel commercial.

9 novembre 2024 en salle | 2h 00min | Drame, Historique
De Steve McQueen | Par Steve McQueen
Avec Saoirse Ronan, Harris Dickinson, Benjamin Clementine
On a pris l’habitude de qualifier Steve McQueen d’auteur à grand sujet (les prisonniers politiques avec Hunger, l’esclavage avec 20 years a slave), mais il est aussi à l’aise dans le documentaire historique (Occupied city) ou le divertissement (Les veuves). De fait, il a tellement de cordes à son arc qu’il défie toute tentative de catégorisation, et Blitz brouille encore plus les pistes en revendiquant un classicisme résolument narratif, spectaculaire et touchant."Blitz" de Steve McQueen : variation de "Oliver Twist" au classicisme narratif, spectaculaire et touchant
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