[CRITIQUE][E-CINÉMA] 99 HOMES de Ramin Bahrani

Triste monde tragique. Rick Carver (Michael Shannon), homme d’affaires à la fois impitoyable et charismatique, fait fortune dans la saisie de biens immobiliers. Lorsqu’il met à la porte Dennis Nash (Andrew Garfield), père célibataire vivant avec sa mère et son fils, il lui propose un marché. Pour récupérer sa maison, sur les ordres de Carver, Dennis doit à son tour expulser des familles entières de chez elles.

Génération sacrifiée. Ils ne sont pas si fréquents les films qui traitent de la récente crise financière et immobilière. Comprendre ils sont de plus en plus rares, les films actuels qui donnent vraiment à réfléchir sur l’état préoccupant des choses. Faut dire que plus personne n’est prophète en idiocracie. Il y a bien eu Margin Call, dépeignant la faillite d’une banque à l’image de Lehman Brothers, le documentaire oscarisé Inside Job ou encore le récent The Big Short racontant sur un mode lolesque la façon dont l’économie américaine a chuté. Bien et après? Après, c’est 99 Homes qui prend le pouls d’une Amérique ravagée. Et n’y allons pas par quatre chemins, dans son registre, c’est réussi. Dans un premier temps, cette réussite rassure, confirmant la vigueur artistique du jeune cinéma indépendant US et d’un réal prometteur (Ramin Bahrani, à qui l’on doit l’inédit At any price avec Dennis Quaid et Zac Efron), visiblement décidé à renouer avec une tradition critique qui fit les belles heures du cinéma américain dans les années 70. Le cinéma y est utilisé non pas comme support frimeur pour faire des mouvements de caméra pour kékés mais comme une arme pour dire clairement ce qui ne tourne pas rond dans le monde dans lequel nous vivons tous. Par exemple, raconter comment des hommes et des femmes (et donc des familles entières), issus majoritairement de la classe moyenne blanche US pavillonnaire, peuvent du jour au lendemain être virés de leurs maisons comme des malpropres, dépossédés de leurs biens, toutes les affaires et toutes leurs vies jetées en pâture. En somme, il y a encore une envie farouche de réaliser des films sociaux et de dire des choses; ce qui à une heure de crise de la pensée fait du bien.
Ce n’est pas tout… La sortie française de 99 Homes met l’accent sur une autre crise… Au moment où les exploitants rejettent les projets par trop singuliers et fragiles (Évolution de Lucile Hadzihalilovic, dans deux salles parisiennes), la société de distribution Wild Bunch a décidé de sortir au même moment 99 Homes en e-cinéma; ce qui prive ce film-là d’une sortie en salles, en dépit de prix (Grand Prix au Festival de Deauville), de stars à l’affiche (Michael Shannon, Andrew Garfield, Laura Dern…) et de critiques élogieuses. On n’oubliera pas toutefois que dans « e-cinéma », il y a « cinéma ». Est-ce qu’il s’agit de la bonne méthode? On ne saisit pas encore les conséquences d’une telle décision, de même que par exemple on ne sait pas si les consommateurs de e-cinéma, de manière générale, s’ils sont distinguables d’ailleurs, se précipiteront sur un film comme 99 Homes.
On y voit un jeune homme ordinaire (Andrew Garfield) dont la maison vient d’être saisie par sa banque, qui se retrouve à devoir travailler avec le promoteur immobilier véreux (Michael Shannon) qui est responsable de son malheur. Évidemment, les choses sont plus complexes en même temps que le rapport Garfield/Shannon se passe un peu trop vite, un peu trop simplement. Pas sûr qu’un promoteur immobilier obligé de se révéler inflexible dans le cadre de sa fonction ouvre aussi facilement la porte et donne aussi généreusement la main à celui dont il vient de saccager la vie. Mettons cette réserve sur le compte de la dramaturgie qui oblige à ce qu’on accélère le mouvement et que les rencontres se fassent plus rapidement que dans la vie (moins de deux heures). En revanche, ce qui marche dans 99 Homes, c’est l’effet de sidération.
Pris au piège d’emprunts impossibles à rembourser, trois personnages comme vous et moi – Dennis (Andrew Garfield) père célibataire, son fils et sa mère (Laura Dern) – sont confrontés à l’horreur, victimes d’une éviction que l’on vit si intensément qu’elle nous laisse aussi sidérés et démunis qu’eux. Cette séquence justifie à elle-seule le visionnage, même en e-cinéma: tout est affaire de cinéma, de regard, de communication, de point de vue. D’autres expulsions suivront, elles seront enregistrées de différents points de vue, lorsque Dennis/Andrew Garfield deviendra le sbire de Rick/Michael Shannon et elles continueront de révéler comment les gens communiquent et se comportent les uns avec les autres. Histoire de rappeler que personne n’est vraiment un salaud. L’intelligence de Bahrani, c’est de nous impliquer en tant que spectateur sans jouer la carte du chantage émotionnel (auquel cas, personne n’en serait sorti grandi) mais en nous questionnant en permanence et en questionnant aussi ce qui reste de dignité dans une Amérique déshumanisée. Pour ce faire, il dirige deux formidables comédiens (Michael Shannon, qui a toujours fait des merveilles dans le registre de l’ambiguïté et Andrew Garfield, dont le jeu a gagné en profondeur) dans un intense rapport de maître/disciple. Au fur et à mesure que le film progresse, il prend les atours d’un implacable thriller manipulatoire. Sobre dans sa mise en scène pour mettre en valeur la complexité des rapports humains, le film sonde un monde occidental aux abois (ce qui se passe aux États-Unis touche toujours la France avec du retard) qui en dit autant sur une génération Y sacrifiée que sur la nécessité de se comporter comme un monstre pour réaliser son rêve (américain). Jusqu’à la toute dernière image. Un échange de regard qui dit tout: quel monde en ruines allons-nous laisser aux générations suivantes?

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99 Homes Date de sortie 18 mars 2016 en e-Cinéma De Ramin Bahrani Avec Andrew Garfield, Michael Shannon, Laura Dern Drame Américain[CRITIQUE][E-CINÉMA] 99 HOMES de Ramin Bahrani
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