[CRITIQUE] UN BEAU SOLEIL INTÉRIEUR de Claire Denis

Juliette je t’aime. Les hommes. Des rencontres. L’amour et le sexe. Le désenchantement et l’absence d’orgasme. Et surtout des mots, beaucoup de mots, un tourbillon de mots.

Parfois il faut si peu pour donner des grands films. Habituellement, Claire Denis n’a pas besoin d’autant de parole. Elle se contente des gestes et des corps de ses acteurs, et surtout de sa puissante mise en scène. Mais après les ténèbres sans retour des Salauds, il fallait laisser entrer un peu de soleil à l’intérieur de son cinéma. Alors Claire Denis a fait une comédie romantique bavarde, drôle et émouvante. Une mise en danger qui accouche d’un film proprement solaire. Un Beau soleil intérieur est d’abord l’histoire d’un film manqué. Une adaptation de l’anthologie sur la folie des sentiments de Roland Barthes: Fragment d’un discours amoureux (1977). Claire Denis en garde l’atmosphère, propice au comique, et l’aspect fragmenté pour écrire un nouveau scénario à quatre mains avec Christine Angot, inspiré de leurs propres expériences sentimentales. Denis conserve la passion qui inonde son œuvre tandis que l’écrivaine y apporte la fièvre des mots.
Isabelle est une peintre parisienne qui a réussi professionnellement. Hélas à cinquante ans passés, elle cherche désespérément le grand Amour après un divorce partiellement effectif – elle couche encore avec son ex-mari – et enchaîne les rencontres amoureuses, avec divers représentants de la haute société parisienne, souvent mariés: un banquier, un acteur, un propriétaire de galerie, etc. C’est tout le programme de ce film ou la temporalité s’efface par un montage elliptique inouï. Autant par son sujet, que par sa forme, Un Beau soleil intérieur rappelle le cinéma du grand Hong Sang-soo, notamment ses derniers films où l’épuration vertigineuse de son style ouvre ses habituels récits de tromperie et de faux-semblants vers l’abstraction. Une affiliation évidente quand on sait que les deux cinéastes ont une relation singulière qui aurait notamment servi de matière à In Another Country.
Toutefois, on ne retrouve pas les plans fixes, zooms et dézooms du coréen. C’est au contraire un ballet des corps qu’épouse la caméra de Claire, sublimé par l’image picturale et charnelle d’Agnès Godard, fidèle parmi les fidèles de la réalisatrice de Nénette et Boni. Ces corps, ce sont quelques uns des habitués de Claire Denis (Alex Descas, Nicolas Duvauchelle) mais aussi beaucoup de nouveaux qui ont comme point commun un physique et une aura monstrueuse. Xavier Beauvois, Philippe Katerine, Bruno Podalydes ou l’ogre Depardieu en voyant absurde et touchant qui vient clôturer le film dans une folle scène de plus d’un quart d’heure, qui déborde au-delà même du générique. Au milieu de cette constellation de gueules inoubliables, il y a Juliette Binoche, dans l’un de ses plus beaux rôles. De tous les plans, elle dicte le rythme du film, par sa fragilité, ses sautes d’humeur, ses passions, son sourire ou ses larmes. Elle est le bel astre du titre qui rayonne sur ses partenaires à l’écran. Si Un Beau soleil intérieur est bien une critique implacable de la bourgeoisie masculine doublée d’une satire sur l’Amour au XXIe – produit de consommation comme un autre – la lumière qui émane des acteurs et la tendresse du regard porté par ses deux auteurs l’éloignent de tout cynisme. Le parfait remède à l’atroce The Square de Ruben Oslund qui partage quelques similarités avec le film de Claire Denis et qui aurait fait une bien plus belle et intelligente Palme d’or.

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Date de sortie 27 septembre 2017 (1h 34min) / De Claire Denis / Avec Juliette Binoche, Xavier Beauvois, Philippe Katerine / Genres Drame, Comédie / Nationalité français[CRITIQUE] UN BEAU SOLEIL INTÉRIEUR de Claire Denis
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