« Tiger Stripes » de Amanda Nell Eu: histoire d’une mutation merveilleuse dans un style à la fois naïf et sensoriel

Avec ses multiples possibilités formelles, notamment en matière de métaphore, le cinéma fantastique se prête particulièrement à la représentation de traumatismes difficilement formulables. Pour son premier film, la réalisatrice malaisienne Amanda Nell Eu semble avoir intuitivement choisi ce langage pour exprimer le passage à l’adolescence, avec toutes les épreuves qu’il impose, et les solutions trouvées pour les surmonter.

L’histoire suit Zaffan, une fille de douze ans qui vit dans une communauté rurale en Malaisie. Parmi ses amies, elle est la première à ressentir les manifestations de la puberté, et son rapport au monde s’en trouve bouleversé. Ce changement la touche de plein fouet, mais il affecte aussi son entourage d’une façon qu’elle perçoit comme une agression. Elle y réagit en imaginant qu’elle est en train de se transformer en tigre, ce qui peut se comprendre à différents niveaux. Une première grille de lecture est subjective, c’est celle du point de vue de Zaffan que le film nous invite à partager. Le regard qu’elle porte sur son entourage est surtout candide: elle découvre que le monde qu’elle prenait pour acquis est changeant et instable. Ses amies sont capables de la trahir et de se retourner contre elle abruptement. Ses parents accueillent son évolution avec indifférence (le père est complètement détaché), ou une apparente hostilité (la mère la houspille sans arrêt). Quant aux éducateurs, ils sont caricaturaux, mais il est clair que le film ne cherche pas le réalisme.

Dans un style à la fois naïf et sensoriel, la réalisatrice représente les différentes étapes de la transformation de Zaffan, y compris sa métamorphose animale. Ses ongles poussent, ses cheveux tombent, sa peau se strie, elle grimpe aux arbres. Parfois très rudimentaires, les effets risquent de décontenancer les spectateurs habitués à un fantastique hollywoodien, mais l’imagerie convoquée ici puise dans la mythologie indonésienne et ses artifices poétiques sont plus proches d’Oncle Boonmee que des effets numériques. Plus généralement, la réalisatrice privilégie l’analogie, en utilisant l’environnement comme révélateur (la jungle semble être l’endroit où Zaffan se sent le plus à l’aise), ou encore les éléments (l’eau est omniprésente). Au-delà de la dimension fantastique, un autre point de vue plus objectif se lit en filigrane. Derrière l’approche caricaturale du monde adulte, ressort le tableau discrètement subversif d’une société marquée par la bigoterie et la superstition, source d’injustices qui n’arrangent pas Zaffan, mais ne font que justifier sa révolte. G.D.

13 mars 2024 en salle | 1h 35min | Drame, Fantastique, Epouvante-horreur
De Amanda Nell Eu | Par Amanda Nell Eu
Avec Zafreen Zairizal, Deena Ezral, Piqa

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