#CANNES2017 – GAZETTE CHAOS DU FESTIVAL / JOUR 9: «UNE PENSÉE POUR DON SIEGEL»

La rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. JOUR 9: Sofia Coppola VS Don Siegel, Lonitsza controversé, Nothingwood > Hollywood…

JOUR 9. MERCREDI 24 MAI 2017
Certaines projections de presse angoissent plus que d’autres au Festival de Cannes. Au (mauvais) souvenir de celle de Antichrist de Lars Von Trier qui avait fait hurler de rire toute une assemblée de journalistes convaincus qu’il était absolument nécessaire de se foutre de la gueule d’un somptueux regard qui parle. Celle des Proies de Sofia Coppola à 8h30 était terriblement redoutée par la Rédaction chaos tant nous considérons Les Proiesde Don Siegel, le film d’origine dont Sofia s’inspire, comme un véritable chef-d’œuvre. Au moins, la question que pose la réalisatrice de Lost in Translation est claire: comment passe-t-on après un film intouchable? La réponse l’est aussi: on ne passe pas, on n’y touche pas, surtout si le dessein consiste à supprimer tout ce qui était à l’origine sulfureux, offensif, pernicieux pour en faire de la camomille évanescente. Sans la moindre surprise et avec une sagesse de chaque plan, Les Proies de 2017 suit fidèlement le même déroulé, adapté d’un livre de Thomas Cullinan situé pendant la guerre de Sécession.
Blessé en terrain ennemi, un soldat nordiste (Colin Farrell, à la place de Clint Eastwood) est recueilli par une poignée de jeunes pensionnaires restées dans leur internat malgré la guerre. Faut-il livrer ce « visiteur indésirable », le soigner, le cacher? L’arrivée d’un homme dans cet univers féminin trouble les cœurs et les esprits, jusqu’à ce que la situation finisse par déraper et verse dans la violence. Et le cinéphile de retrouver exactement les mêmes obsessions: l’amour puis la haine, le paradis vert puis la jalousie noire, les champignons miraculeux qui font grandir puis les champignons toxiques qui font mourir.
A l’arrivée, on regarde les 1h30 du Sofia Coppola en pensant à ce pauvre Don Siegel qui se retournerait dans sa tombe s’il apprenait qu’un remake du film qu’il avait eu tant de mal à montrer avec Clint était présenté en compétition officielle. Rappelons que réaliser Les Proies à la fin des années 60 a été une guerre: Clint s’est battu aux côtés de Siegel pour que son personnage de vieux loup ne paraisse pas sympathique et que le dénouement soit vraiment atroce. Un bras de fer s’est d’ailleurs engagé avec les patrons d’Universal qui ne voulaient pas d’une telle noirceur. La petite histoire veut même que les deux scénaristes crédités soient John B. Sherry et Grimes Grice, deux pseudonymes de Albeil Mahz et Irene Kamp, désolidarisés du projet en raison de la fin qui ne leur convenait pas.
Pendant la projection, les journalistes étaient soient silencieux soient « hilares » et certains, l’apprend-on, y ont même vu un éloge féministe tendance girl power 2.0 (sic). Aussi, comment ne pas tomber de sa chaise lorsque l’on entend la même Sofia Coppola assurer en conférence de presse qu’elle a voulu faire un remake des Proies précisément pour donner le point de vue des femmes (« ce pensionnat de jeunes filles pendant la guerre de Sécession aux États-Unis, ce monde de femmes, est vu par le soldat. Je me suis dit, je vais relire le film et raconter cette histoire du point de vue des femmes« )? Une revoyure s’impose. Les Proies de Don Siegel adoptait tous les points de vue, pas seulement celui du caporal Clint, allant jusqu’à traduire les pensées secrètes sous forme de longs monologues intérieurs. De plus, il ne faisait aucun doute que l’original s’inscrivait foncièrement du côté des femmes et c’était d’autant plus paradoxal/ambivalent/complexe/audacieux de la part de Don qui n’était pas avare en affreux commentaires misogynes (« Les femmes sont capables de tromperie, d’escroquerie, de meurtre, de tout. Derrière leur masque d’innocence se cache autant de scélératesse que vous pourriez en trouver chez un membre de la Mafia. » écrivait-il dans ses Mémoires des années après le tournage des Proies). Et le loup incarné par Clint Eastwood était infect: le soldat nordiste menaçant et blessé avait tous les atours du démon, cherchant à exploiter l’innocence de ces anges de Botticelli et à faire fondre les cœurs, mettant sens dessus dessous un couvent de bêtes sacrées. Chez Sofia, la vision est unilatérale et le loup rustre, un prince charmant de chez Disney (Colin Farrell, en pseudo-séduction fadasse). Ce qui était super beau dans le film de Siegel était précisément la circulation du désir. Tout ce qui se racontait sur les élans du cœur et les désirs du corps qui se chamaillaient dans une confusion sublime. Dense, Les Proies jouait aussi avec les codes (L’inspecteur Harry chez Buñuel et Bergman ou quelque chose comme ça) et déjouait les attentes (impossible de prédire ce qui nous attendait au détour du plan suivant). Il communiquait aussi ce sentiment de perte de contrôle, la trouille et l’ivresse secrètes qui en découlaient (souvenez-vous de cette scène exceptionnelle où Geraldine Page recevait deux soldats sudistes avinés troublant la quiétude vespérale et parvenait par la parole, le regard et le déplacement à esquiver ces deux menaces potentielles avec poigne). Chez Coppola, rien ne circule, tout est nimbé d’élégance, d’expectative, d’évanescence, de neutre. Tout le stupre oublié, toute la dimension politiquement incorrecte (le baiser avec la petite fille, l’esclave noire, l’érotisme des passades nocturnes…) aux oubliettes… Tout est perdu, hélas. La seule façon d’en sortir la tête haute, c’est d’aborder cette relecture des Proies de façon méta, dans la continuité des autres films de Sofia Coppola: le rapport que la réal entretient avec ses actrices, toutes assez géniales (Elle Fanning fascinante, Nicole Kidman autoritaire comme il faut…) et plus précisément Kirsten Dunst qui naguère avait la séduction et la grâce de la Virgin Suicides – ici, elle joue une femme trompée par l’amour, meurtrie à jamais, fermée à double tour: elle est presque devenue la mère Kathleen Turner dans Virgin Suicides. Il suffit d’un plan, d’un simple regard perdu de la comédienne à la fin pour nous ramener à l’ennui existentiel des anges blonds de Virgin Suicides et de Marie-Antoinette et nous rappeler qu’il se joue derrière le remake officiel quelque chose d’infiniment plus mélancolique qui nous éclaire sur la raison d’être d’un tel projet.

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