OFFSCREEN FILM FESTIVAL 2022 / Jour 8: « Blue Sunshine », « Spring »

Notre envoyé spécial Alan Deprez est l’émissaire du Chaos pour cette édition 2022 du Offscreen. Il nous livre ses impressions sur les œuvres projetées dans ce festival cher à son cœur (meurtri). Jour 8: drogue + transe psychotique VS romance à tendance lovecraftienne (Blue Sunshine, Spring).

Le samedi 19 mars était le dernier jour de présence de Jeff Lieberman, invité d’honneur de cette édition, au Offscreen 2022. Les organisateurs désiraient finir en beauté, avec la projection de ce qui reste sans doute son meilleur film (l’excellent Blue Sunshine), accompagné d’un précieux court-métrage (The Ringer). Un programme de choix auquel j’avais réussi à convier une de mes meilleures amies, la comédienne belge Sarah Woestyn, qui a kiffé l’exubérance du long-métrage de Lieberman.

Sur le coup de 21h30, la soirée se concluait par la diffusion d’une œuvre qui m’est très chère: Spring (2014). J’avais à cœur de la faire découvrir à deux potes qui, par la même occasion, mettaient aussi pour la première fois les pieds au Cinéma Nova: Céline et Peter. Peter Ninane est le showrunner d’une série chapeautée par la RTBF (télévision belge), dont la 2ᵉ saison se tournera en septembre: la très drôle et décalée Baraki (2021). Je ne peux que vous conseiller d’en visionner la première saison et je ne dis pas cela parce que beaucoup d’amis y sont impliqués (Pierre Nisse, Julien Vargas, Frédéric Clou…).

Loin de se limiter à son atmosphère humoristique, elle se permet quelques dérapages assez touchy (cette arnaque aux fauteuils roulants, par le biais de la vente de licornes en peluche !) et je ne m’attendais pas à être si ému par un des épisodes: celui qui marque le retour – temporaire – au bercail du grand frère toxico m’a mis les larmes aux yeux… Ce dernier est interprété tout en subtilité par Michaël Erpelding, qui a su lui conférer énormément d’humanité. Fin de la parenthèse.

La drogue, c’est mal
Presque 45 ans plus tard, l’aura culte du Blue Sunshine (Le Rayon Bleu, 1977) de Jeff Lieberman ne faiblit pas et il en est très heureux. Il l’a fait remarquer en intro de la séance, rappelant que Joey Ramone et Robert Smith comptent parmi les plus grands fans du film. Le chanteur de The Cure avait d’ailleurs choisi d’emprunter le nom du long-métrage pour le seul album studio du supergroupe The Glove, composé de Smith et de Steven Severin (bassiste et cofondateur de Siouxsie and the Banshees). The Glove était une sorte d’échappée belle pour les deux compères, soumis à de fortes périodes de stress au sein de leur groupe respectif.

La projo de Blue Sunshine était précédée de celle d’une vraie curiosité: le court-métrage The Ringer (1972), que Jeff Lieberman avait réalisé juste avant Squirm (1976). Il s’agissait à la base d’une commande du service public, destinée à sensibiliser les jeunes aux ravages de la drogue. Comme l’auteur du grinçant Satan’s Little Helper (2004) n’était pas vraiment un chevalier des croisades anti-drogue (par le passé, il a admis avoir testé certaines substances), il avait décidé de pirater la commande de l’intérieur. Il livre ici une satire du milieu de la pub, de la musique et du marketing, par l’entremise d’experts: des «pubards» chargés de vendre des anneaux naseaux (le «Ringer» en titre) aux formes croquignolesques (le symbole de la paix, un anneau démesuré, une sorte de losange, etc.). (à l’heure actuelle, on nomme ce type de piercing un «septum»-NDR) The Ringer adopte par instants les tics et l’esthétique publicitaires alors en vigueur aux USA. Il se permet même un rapprochement osé entre dérives consuméristes et consommation de drogue. Le double bill qu’il formait avec Blue Sunshine marchait du tonnerre. Pour les plus curieux, on y aperçoit de manière fugace Lieberman himself, dans la défroque d’un jeune trafiquant de drogue.

Blue Sunshine est toujours aussi efficace et dynamique dans sa façon de mêler ambiance complotiste et pur argument de série B (beaucoup plus intelligent qu’il n’en a l’air). On y suit les pas de personnages transformés en tueurs chauves psychopathes sous l’effet d’une mystérieuse drogue. Difficile d’en dire plus sans déflorer l’intrigue, pour ceux qui ne l’auraient toujours pas maté… Accusé à tort de plusieurs meurtres, un homme à la dégaine de Joe Dassin ricain, Jerry Zipkin, enquête sur les faits qui lui sont reprochés et cherche à faire la lumière sur cette sombre histoire, tout en fuyant la police.

Il est incarné par Zalman King, passé plus tard à la réalisation et la production. Derrière la caméra, il s’était rapidement spécialisé dans les œuvrettes érotiques. On lui doit À Fleur de Peau (Two Moon Junction, 1988), dans lequel Sherilyn Fenn abandonne son mode de vie bourgeois pour tomber dans les bras d’un vagabond (!), L’Orchidée Sauvage (Wild Orchid, 1989), où Mickey Rourke s’ébat en compagnie de la belle Carré Otis (Going Back) – elle fut son épouse à la ville -, ou plus récemment Pleasure or Pain (2013). Garant d’un fétichisme soft et inoffensif, il était sorti un an après le décès de Zalman King. Dans Blue Sunshine, son jeu outré et maniéré est un des seuls petits défauts du film, qui ne suffit pas à entamer notre enthousiasme. D’ailleurs, le public du Offscreen était mort de rire lors de la majorité de ses scènes.

Amour tentaculaire
En comparaison avec Blue Sunshine, le sublime Spring du duo indé Justin Benson-Aaron Moorhead (Resolution, The Endless) se trouve à l’opposé du spectre. À la satire et au ton corrosif adoptés par Lieberman, les cinéastes préfèrent une approche plus sensible et romantique. En effet, l’œuvre navigue de prime abord dans les eaux de la chronique intimiste, sur fond d’héritage familial douloureux et d’apprentissage du deuil, avant de bifurquer vers une superbe histoire d’Amour. Elle lie l’expat’ américain Evan et l’énigmatique Louise (une «femme fatale du 3ᵉ type»). Croisé dans le remake d’Evil Dead (2013) signé Fede Alvarez, Lou Taylor Pucci excelle dans un registre délicat et nuancé, contrebalancé par le tempérament plus volcanique de la magnifique Nadia Hilker, bien connue des fans de la série The Walking Dead (2018-2022).

Elle prête sa beauté et ses traits à un personnage féminin fort et complexe, sur lequel repose en grande partie le film (le rôle tenu par Taylor Pucci est plus neutre et un contrepoint idéal pour le spectateur). C’est elle qui permet cette greffe presque miraculeuse entre les élans romantiques (beaucoup citent le Before Sunrise de Linklater comme référence), une trame vaguement lovecraftienne – d’où sa présence dans le cycle H. P. Lovecraft du Offscreen – et l’horreur biologique à la David Cronenberg.

En sus, les paysages italiens offrent un fabuleux cadre au récit amoureux, car Spring a été essentiellement shooté non loin de Bari, dans la commune de Polignano a Mare: un superbe endroit à flanc de mer (sur place, elle est réputée pour son aspect très bleuté) où la ville est véritablement perchée en haut de falaises calcaires. L’équipe a aussi posé ses caméras dans les Pouilles et la cité médiévale de Conversano, mais aussi dans la ville portuaire de Bari ou encore à Rome (on aperçoit, par exemple, la célèbre fontaine de Trevi). N’en jetons plus: si Spring n’est pas encore venu à vous, il serait temps d’y remédier. A.D.

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