[CRITIQUE] PLEASURE de Ninja Thyberg

A son arrivée à Los Angeles, la suédoise Bella Cherry se voit poser la question traditionnelle par l’inspecteur de l’immigration: vient-elle pour le travail ou pour les loisirs (business or pleasure)? Sa réponse («Pleasure», d’où le titre) est à la fois vraie et fausse. En réalité, elle vient pour faire carrière dans l’industrie du porno. Mais il est vrai aussi qu’elle envisage ce métier avec plaisir et en toute indépendance, certainement pas comme une victime qui fuirait un passé traumatisant. Cette ambivalence et ce refus des clichés sont au cœur du film de Ninja Thyberg, qui porte un regard réellement neuf sur le sujet de la pornographie.

Le film suit le parcours de Bella dès son arrivée aux Etats-Unis, avec sa prise en charge par des collègues qui lui trouvent un logement, l’aident dans ses démarches administratives, et lui tiennent compagnie. Certaines d’entre elles deviendront ses amies. La suite est traitée d’une façon quasi documentaire en détaillant toutes les étapes de l’apprentissage d’une débutante complète, à commencer par le trac presque handicapant, qui précède les vertiges des premiers succès. Elle apprend aussi la gamme des spécialités, des plus ordinaires aux plus extrêmes, ainsi que la hiérarchie des stars et la nécessité de bien choisir son agent. Aucun tournage n’est semblable à un autre, tout dépendant de la spécialité pratiquée, de l’environnement, et de la personnalité de celui ou de celle qui tient la caméra. Lorsque, poussée par son ambition sans limites, Bella tente une séance extrême, l’expérience est pour le moins brutale. A côté, un tournage SM ressemble à un jeu de société rassurant, sécurisé et respectueux, d’autant plus s’il est réalisé par une femme.

En aucun cas Thyberg n’a projeté de mettre en garde contre les dangers ou la brutalité d’une industrie, et encore moins de la juger. Avec une approche aussi objective que possible, elle cherche à éclairer tous les aspects du sujet, et le résultat ressemble presque à un dynamitage systématique de tous les clichés en vigueur. Mais il serait plus juste de dire que le film évalue la part du vrai et du faux de chacun de ces clichés. Le fait est que la réalité est en perpétuelle mutation, et qu’une fille comme Cherry peut changer les normes en prenant le contrôle (au moins en partie) de son destin. Le premier de ces clichés, qui voudrait que les filles ne sont pas libres de choisir ce métier est démenti par le titre qui affirme que la première motivation de Cherry est le plaisir (avec l’ambivalence qui va avec, comme on l’a vu). Pleasure raconte aussi une histoire américaine de persévérance et d’ambition récompensée, à certaines conditions. Ici, le prix à payer comprend une part de cruauté, celle qui consiste à renier ses amies lorsqu’elles se révèlent un obstacle ou un frein. L’affaire est traitée avec un brin d’humour mêlé de sentiment lorsque Bella, traumatisée par une expérience extrême, appelle sa mère pour lui dire qu’elle veut rentrer en Suède. Sa mère, qui l’imagine travaillant comme serveuse, lui conseille de persévérer et même de pousser ses limites. Et Bella la prendra au pied de la lettre, utilisant chacune de ses expériences à son profit.

Sofia Kappel, l’interprète de Bella, fait ses débuts à l’écran, et c’est intéressant aussi de ce point de vue. Son mélange d’innocence et de détermination est pour beaucoup dans le caractère étrangement addictif du film, au point que la fin abrupte, qui arrive comme une panne de courant, laisse un sentiment d’inachevé. Entre autres implications, Pleasure risque de révéler l’inadéquation des critères du système de classification des films. Même si, d’un point de vue comptable, le nombre d’érections et de situations à caractère sexuel appelle une interdiction aux mineurs, il est évident que le film n’est pas qualifiable de pornographie. On peut même lui trouver des qualités informatives utiles pour des spectateurs de moins de 18 ans; lui qui, initialement proscrit aux mineurs, a finalement écopé d’une interdiction aux moins de 16 ans avec avertissement. G.D.

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20 octobre 2021 en salle / 1h 49min / Drame De Ninja Thyberg Avec Sofia Kappel, Revika Reustle, Evelyn Claire[CRITIQUE] PLEASURE de Ninja Thyberg
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