Sous la forme d’un récit en trois chapitres, Le dernier duel, film ambitieux et dense, dessine avec grandeur les contours d’un conflit, celui de Marguerite (Jodie Comer), une femme prise entre deux feux. Avec d’un côté l’amant supposé: Jacques Le Gris (Adam Driver), un beau parleur ayant compris la lassitude des temps et la laideur des âmes. Et de l’autre, Jean de Carrouges (Matt Damon), un représentant typique du père de famille, parangon de vertu sur le papier, avec qui elle a été mariée de force. Seule, et mal accompagnée, Marguerite face au Chaos fera tout pour s’en sortir. Son but étant de trouver le bonheur, elle mettra tout en œuvre pour y accéder. Une quête, d’ailleurs typiquement américaine – inscrite dans la constitution des États-Unis. Venue de loin donc et rajoutée à l’œuvre originale.

Ridley Scott met en scène l’un des derniers duels judiciaires en France, sous le règne de Charles VI, adapté du livre éponyme d’Eric Jager, Le Dernier Duel: Paris, 29 décembre 1386, centré sur l’histoire du duel Carrouges-Legris. Pour ce faire, il a mis les moyens: décors somptueux, casting d’enfer, costumes flamboyants. Mais pas que. Le film fait écho à beaucoup de considérations actuelles, tout en restant universel. Un sacré exploit! Car, ce qui n’était pas évident à la lecture du livre le devient, dans le film, avec une facilité déconcertante. L’art de Ridley Scott possède en permanence son évidence: Marguerite est évidemment malheureuse et son destin est lié à ce triangle amoureux. Seulement, avec une habile manipulation des regards et de points de vue (le fameux effet Rashomon), on a constamment l’impression que l’évidence disparaît et qu’une nouvelle histoire apparaît, en direct, sous nos yeux. Là où la «vérité» de chacun construit un film aussi bon que le précédent, l’humeur est changeante à chaque reprise, et impose un rythme passionnant. Ce qui n’est pas chose aisée. Il faut une bonne de dose de talent et les dieux du cinéma de son côté. La difficulté qui réside dans le fait de raconter par l’image trois fois la même histoire, à travers trois univers différents, en faisant trois littératures, est immense. Ridley Scott y parvient, et c’est impressionnant.

D’autant que Ridley Scott parvient à faire sortir le redouté film-en-costume de son écrin grossier, lourd et imposant, pour le hisser dans le domaine de l’intemporalité. Comment est-ce possible? D’abord, en organisant chaque dialogue de sorte que l’anachronisme se voit le moins possible. Chaque situation est vraisemblable: «Ça aurait pu arriver à l’époque. Elle aurait pu dire ça» se dit-on, secrètement. Ensuite, en dirigeant l’attention, non pas sur le décor, mais sur la réaction intime de chacun – comme unique trame narrative, il échappe au contexte embarrassant. Pas de long discours sur les mœurs des temps anciens, pas de mise en contexte historique. Rien de superflu, dont on se fiche souvent royalement et qui n’aurait rien apporté au récit. Et enfin, si Scott avait utilisé abondamment les anecdotes que lui fournissait le procès Carrouges-Legris, s’il avait suivi les grandes lignes du drame et respecté, dans leurs linéaments, les caractères des principaux protagonistes, il y aurait eu tellement moins d’intérêt à suivre tout ce qui se passe à l’écran.

Qui se soucie du sort de Charles VI, nouvellement roi à l’époque, et décrit dans le livre comme un jeune puceau? Personne. C’est au moyen de son expérience propre de cinéaste que Scott a recréé ce drame. Près de 45 ans d’expérience, quand même. Non seulement il enchaîne, explique, rend logiques tous les actes de ses personnages, les montrant conformes à leur tempérament et à leur éducation, mais surtout il construit, avec toute la rigueur de son esprit logicien, le terrain solide de sa perspicace observation. Ceux qui se soucient de la vraisemblance des actions humaines, du ressort des grandes passions, de la logique des caractères et du merveilleux spectacle d’une volonté qui sait triompher de difficultés en apparence invincibles par le seul mérite de sa force, de sa souplesse et de son application constante, ceux-là reconnaîtront, en Ridley Scott, l’un des maîtres les plus incontestables de la modernité. S.R.

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