[CRITIQUE] THE SAVAGE EYE de Ben Maddow, Sidney Meyers & Joseph Strick

Judith est une femme divorcée et atterrit à Los Angeles dans l’espoir de démarrer une nouvelle vie. Découvrant la ville américaine par excellence, elle croise tout ce qui construit la société en mutation des années cinquante depuis les individus qui prient la nouvelle religion, celle de la consommation à outrance, jusqu’aux fanatiques de l’ancienne religion, celle qui prétend mettre en transe et guérir. Au milieu de cela le culte du corps et du paraître, la place de la femme au milieu des salons de coiffure, des salles d’opérations de chirurgie esthétique et des temples des nouveaux dieux appelés les Grands Magasins. Une Amérique faite d’icônes, de statuaires, d’affiches, d’enseignes dans un espace saturés de voitures et de piétons qui grouillent et qui s’affairent. Judith trouvera t-elle sa place au milieu de ce maelström ?

Réalisé en 1960 dans des conditions marginales de production, The savage eye convoque à la fois le documentaire et l’œuvre expérimentale, l’essai critique et la poésie formelle. Tourné sur une période de quatre ans par trois cinéastes issus du documentaire des années quarante, The savage eye est un objet cinématographique inclassable, rebelle à toute tentative de réduction à un genre. Un véritable film underground témoin de son temps et réceptacle d’une réflexion poussée sur la société américaine des fifties imaginée par Ben Maddow, notamment scénariste sur les films Asphalt Jungle (John Huston, 1950) et Johnny Guitar (Nicholas Ray, 1954) et réalisateur de documentaires d’extrême-gauche qui l’obligeront à travailler sous pseudonyme pendant le maccarthysme, par Sidney Meyers, monteur du long-métrage expérimental Film de Samuel Beckett, et enfin Joseph Strick, réalisateur pour l’US Air Force durant la seconde guerre mondiale puis reporter dans les années soixante et soixante-dix.

Un film à trois voix pourtant très homogène et d’une construction habile et complexe. Scènes fictives mélangées à des séquences prises sur le vif, l’héroïne, incarnée par Barbara Baxley, s’insère au milieu des badauds telle une observatrice neutre qui prend peu à peu conscience que quelque chose ne tourne pas rond et que la société est entrain de devenir folle. Le malheur et la tristesse de la séparation (l’univers fictif) n’est qu’un prétexte pour plonger son personnage dans la réalité des rencontres, des expériences et des comportements des individus qui l’entourent (l’univers réel). Ainsi Judith parcourt la ville, se promène dans les rues, entre et se pose dans un bar, fait du shopping dans les immenses centres commerciaux, se rend discrètement dans une église où un prédicateur soigne ses ouailles, etc. Judith est à la recherche d’une solution à ses questions et à ses craintes de femme seule et divorcée, à la recherche de contact, de communication, d’attention, de réconfort et de chaleur. Pourtant, au cœur de Los Angeles, l’une des villes les plus peuplées et les plus étouffantes des Etats-Unis, Judith ne trouve que superficialité, individualisme, froideur et dégoût. Au bras d’un homme marié qui lui fera découvrir le monde violent et fanatique des combats de boxe et des soirées vulgaires et obscènes des spectacles de cabaret, Judith est plongée au centre de l’enfer urbain moderne, véritable Sodome et Gomorrhe de la civilisation du XXème siècle.

En complément de programme se trouve le court documentaire de Joseph Strick, Vétérans du massacre de My Lai, tourné en 1971 qui recueille le témoignage d’une poignée de soldats témoins de la tragédie d’un massacre perpétué par l’armée américaine au Vietnam. Sans aucune image d’archive, la frontalité des récits interpelle le spectateur dans une réflexion sur les images de guerre, des images qui à l’époque échappaient au contrôle des belligérants mais qui aujourd’hui font l’objet d’une attention et d’une censure totale. Constamment d’actualité, ce film pose comme inévitable les débordements de sauvagerie que l’expérience de la guerre entraîne chez les combattants. La peur qui prend aux tripes, une haine nourrie à chaque instant et un instinct de survie tellement à vif, autant d’éléments qui exacerbent la violence et annihilent tous les codes civilisés pourtant véhiculés dans la vie collective. Ce film pose également les problèmes de la légitimité des interventions américaines à l’heure où le pays est de nouveau enlisé dans un conflit dont l’issue semble encore très éloignée.

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