Le producteur Eli Roth et le réalisateur Daniel Stamm sondent des peurs universelles dans Le dernier exorcisme, une plongée immersive dans l’horreur absolue. Rencontre.
Vous êtes fans de « documenteurs »?
Daniel Stamm : Je ne sais pas si on peut considérer Le dernier exorcisme comme un «documenteur». Je dis ça, mais il n’y a pas de terme précis en anglais. Il y a «fake documentary», mais ce n’est ni «fake», ni «documentary». Il y a «mockumentary», mais il n’y a rien de parodique. Je le définirais comme un «twilight-weird-buster» (il rit). Plus sérieusement, il y a plein de très bons films qui appartiennent aux documenteurs. On me cite souvent Le projet Blair Witch en guise de comparaison mais des films comme REC, Cloverfield ou District 9 sont tellement différents les uns des autres. Paranormal Activity, que j’adore, revisite le thème de la maison hantée. Cloverfield se veut plus une déclinaison de Godzilla. Le projet Blair Witch, un film sur la sorcellerie dans les bois…
Eli Roth : Je pense que lorsque le documenteur est bien fait, il peut donner des histoires hallucinantes. Je pense à des films comme Le projet Blair Witch, Cloverfield, Rec, Cannibal Holocaust. On peut remonter jusqu’au Punishment Park, de Peter Watkins. Le procédé de fausse réalité subjective permet de rendre l’action plus viscérale. Même si vous savez que tout est faux, cela procure un sentiment de cinéma-vérité. C’est aussi une vision anti-glamour et anti-Hollywoodienne d’un événement extraordinaire dans un environnement ordinaire. Je serai incapable de dire lequel je préfère. Un film de genre se juge souvent à la première vision. Je me souviens que la première fois que j’ai vu Cannibal Holocaust, je n’ai pas pu manger pendant des jours. C’était tellement perturbant que j’ai eu besoin de le voir à répétition pour le digérer. Le projet Blair Witch m’a assez traumatisé. Le plan final est tellement flippant que je ne pouvais pas m’endormir sans lumière. J’aime beaucoup la tension qui émane de Cloverfield qui happe du début à la fin. C’était comme pour Alien à l’époque : le monstre apparaît au bon moment. Paranormal Activity était quand même bien flippant aussi, dans son genre. Cela faisait un bon moment que je n’avais pas éprouvé un flip pareil.
Quels sont les avantages et les inconvénients de cette technique?
Daniel Stamm : Je ne vois que des avantages. En fait, quand vous réalisez un film, vous êtes toujours obligé de vérifier le son, la lumière. Pour Le dernier exorcisme, vous laissez une totale liberté aux acteurs ; ce qui leur permet d’improviser et d’apporter une vraie dimension à ce qui vient à la base de l’esprit de celui qui écrit. L’inconvénient, c’est que vous devez sacrifier votre «égo d’esthète» : si les acteurs ne sont plus dans la lumière, alors on ne les voit plus. Ils peuvent ainsi créer ou échouer, sans la pression usuelle. Sur le tournage, je ne leur disais presque rien, volontairement, pour ne pas suivre un chemin préétabli.
Eli, vous avez été tenté d’intervenir pendant le tournage pour donner des conseils?
Eli Roth : Non. Certes, j’ai beaucoup participé à la préparation du film. Mais une fois que Daniel était aux commandes, je lui ai laissé les coudées franches. Je voulais vraiment que ce soit SON film. Je ne voulais pas qu’il y ait deux réalisateurs sur le plateau. Je ne voulais pas non plus qu’il ressente une pression. Je suis revenu surtout pendant le montage. Je lui ai donné un regard extérieur sur ce qu’il avait tourné. Nous avons fait en sorte que chaque scène soit forte. Certaines ont été retournées trente, quarante fois. Il fallait trier, choisir la plus percutante. Nous avons parfois eu recours au système-D. Le dernier exorcisme a eu le même budget que Cabin Fever.
Ashley Bell, qui incarne la possédée, évoque beaucoup Linda Blair, l’actrice de L’exorciste…
Eli Roth : Je suis heureux de lire sur le net qu’elle mérite un Oscar pour sa performance. C’est clair : elle le mérite. Tout est authentique dans son jeu…
Daniel Stamm : Au moment de L’exorciste, personne ne connaissait Linda Blair. Il était important dès le départ de ne pas travailler avec des acteurs connus. Ce n’était même pas envisageable d’avoir Tom Cruise dans le rôle principal. Autrement, l’identification aurait été impossible et l’histoire, invraisemblable. Pour parler de possession, ce n’est pas pareil que lorsque l’on traite de vampirisme ou de tueur en série. Quand vous voyez Michael Myers pour la première fois dans Halloween : La nuit des masques, de John Carpenter, vous savez qu’il va tuer quelqu’un. Ici, avec la jeune fille possédée, on ne sait absolument pas de quoi elle est capable. Elle lutte contre ses démons et une double personnalité : l’une positive, l’autre négative. Cet antagonisme était la part séduisante du sujet. Elle constitue à la fois une menace et une fragilité : c’est une enfant qu’il faut aider. C’est une métaphore du mal aujourd’hui. Il y a 60 ans, la notion était plus manichéenne : on savait déterminer le bien du mal. De nos jours, la frontière reste plus floue. On pressent que le mal traîne quelque part, mais on ne sait pas où. C’est une lutte psychologique et complexe que je trouve fascinante.
Eli Roth : Ce qui m’intéresse dans le sujet, c’est la confrontation entre la science et la religion, le scepticisme et le cartésianisme. Je trouvais passionnant que le prêtre soit un arnaqueur et qu’il y ait une forme de repentance. 40% des américains croient au diable, au créationnisme. Donc la moitié des américains pensent que l’autre moitié est folle. J’aimais que le scénario ne prenne pas partie. Le père et le prêtre ne partagent pas le même point de vue. Mais ils ont un but commun : sauver la fille. De fait, on ne sait pas si la fille est réellement possédée ou si elle est juste folle? J’aime le traitement de Daniel qui converge en ce sens : pas de maquillage, pas d’effets spéciaux.
L’originalité du Dernier Exorcisme vient de son mélange des genres. Certains diront que c’est peut-être sa faiblesse et que, du coup, le film se termine là où il aurait pu commencer. Qu’en pensez-vous?
Daniel Stamm : Le registre humoristique de la première demi-heure permet de faciliter l’approche du prêtre incrédule qui donne envie d’être suivi par le plus grand nombre.
Eli Roth : Un jour, je suis allé à la rencontre de William Friedkin pour lui dire que L’exorciste était mon film d’horreur préféré. Il m’a répondu qu’il n’avait pas fait un film d’horreur mais un drame familial. C’était la clé : ne pas essayer de faire peur à tout prix, parler des gens.
Daniel Stamm : L’avantage du style documentaire, c’est que vous êtes libre de fréquenter des genres totalement différents. Comme dans la vie de tous les jours. Parfois, c’est drôle ; parfois, c’est effrayant ou tragique. Je voulais à tout prix que ça suive l’évolution du prêtre qui au départ prend ça pour une blague avant de réellement y croire. Si, dès la première scène, vous voyez un personnage se trancher la gorge, vous n’éprouvez aucune empathie. Ce sera juste gore, spectaculaire mais vain. En revanche, si, par un travail de progression, vous commencez à vous sentir impliqué parce que vous vous êtes familiarisés avec lui, soudain, ça prend une dimension humaine qui implique le spectateur. Si on avait commencé directement là où s’arrête le film, il n’y aurait eu aucune émotion et donc aucun intérêt.
Le tournage de L’exorciste a été une malédiction à la fois pour les comédiens, les techniciens et le réalisateur. Est-ce que tout s’est bien passé?
Daniel Stamm : J’ai entendu parler de cette légende. Mais non, rien d’affreux à signaler. Récemment, il y a juste eu un cinéma en Oklahoma où jouait Le Dernier Exorcisme qui a pris feu. Il y a un cliché qui circule. On dirait une astuce publicitaire mais c’est réellement arrivé… Personne n’a su comment cela a pu se produire mais ça reste notre petite malédiction surnaturelle.
Eli Roth (ironique) : Je pense que Satan nous a laissé tranquille parce que, justement, nous n’avons pas pris partie entre ceux qui y croient et ceux qui n’y croient pas. Il a dû se dire : « laissons-les tranquille ». Tout juste a-t-on eu la présence d’un alligator le premier jour de tournage…


