[Critique] The visit de M. Night Shyamalan

Deux enfants sont envoyés passer une semaine en Pennsylvanie, dans la ferme de leurs grands-parents. Mais lorsque l’un d’eux découvre qu’ils sont impliqués dans quelque chose de profondément dérangeant, leurs chances de retour s’amenuisent de jour en jour.

Nous avons failli perdre M. Night Shyalaman. Même ses thuriféraires n’avaient pas d’autres choix que de reconnaître une pente déclinante depuis La jeune fille de l’eau (2006). Au sommet de sa carrière, disons du Sixième Sens à Le Village, Shyamalan était considéré comme le roi du pétrole. Il ne fallait pas chercher plus loin le Alfred Hitchcock des années 2000. Dans les années 80, Shyamalan avait réalisé plus de 45 courts-métrages et écrit des dizaines de scénarios. En 1992, il était sorti diplômé de la Tisch School of Arts, réalisant un premier film semi-autobiographique, Praying with Anger, sur le parcours d’un jeune indo-américain qui retourne en Inde à la mort de son père. Six ans plus tard, Shyamalan réitérait l’expérience avec Wide Awake, financé par Miramax, racontant l’histoire d’un élève mystique obsédé par la mort.

Expérience pénible : son film était remonté par Miramax mais l’échec l’invitait à se surpasser. Il avait alors mis aux enchères le scénario de Sixième Sens que la productrice Kathleen Kennedy avait acheté pour le compte de Disney pour un peu moins de 3 millions de dollars. L’année suivante, Sixième Sens avait reçu sept nominations aux Oscars. Prolifique, Shyamalan avait proposé Incassable qui, faute de remporter le même succès que Sixième Sens, n’en est pas moins devenu un film culte. En 2002, il avait reçu 5 millions de dollars pour le scénario de Signes. Ce qui faisait de lui le scénariste le mieux payé de Hollywood.

Jusqu’à La jeune fille de l’eau, les films de M. Night Shyamalan étaient construits comme des fables angoissantes et merveilleuses hantées par des archétypes du genre fantastique (les fantômes dans Sixième Sens, le super-héros dans Incassable, les extra-terrestres dans Signes, le loup-garou dans Le village). Alors qu’il comptait réciter ce système avec la nymphe dans La jeune fille de l’eau conçu comme une bed-time story pour les enfants, il a préféré régler des comptes avec la planète entière et perdu totalement les pédales sur le tournage, créant un mouvement de panique chez tout le monde.

Phénomènes, son film suivant, faisait illusion les vingt premières minutes. Le dernier maître de l’air, sa première super-production, a été massacrée par les fans de l’anime originel. Mais, de tous ses films, c’est peut-être After Earth avec Will Smith et fils Jaden qui lui a été le plus fatal, passant pour de la vilaine propagande scientologue. Les critiques américains, qui avaient Shyamalan dans le nez depuis La jeune fille de l’eau, avaient tiqué sur le slogan « Fear is a choice »(la peur est un choix), mis en exergue sur l’affiche. Le Hollywood Reporter avait même poussé le vice jusqu’à faire décrypter After Earth par un scientologue repenti, un certain Marc Headley. Selon lui, on trouvait bien dans After Earth des symboles, des termes spécifiques et un imaginaire visuel développés par Ron Hubbard dans son manuel sur l’Église scientologue.

Coup de génie : le réalisateur de Sixième Sens et Incassable a utilisé son salaire perçu grâce à After Earth pour produire, financer et réaliser tout seul comme un grand, via sa maison de production Blinding Edge Pictures, un faux found-footage dans lequel un frère et une sœur partent en vacances dans la ferme de leurs grands-parents au fin fond de la Pennsylvanie et découvrent d’invraisemblables vérités. A l’arrivée : un budget minime et un casting réduit à cinq acteurs principaux. C’est ainsi que Shyamalan a pu retrouver sa liberté artistique perdue en filmant de manière expérimentale. Après coup seulement, il a montré le résultat clef en main à Jason Blum, producteur de la saga Paranormal Activity. Les bons comptes/contes font les bons amis : Shyamalan a besoin de Blum pour surfer sur la vague du found footage et retrouver la voie du succès; Blum est très content d’avoir un auteur comme Shyamalan pour se persuader qu’il ne produit pas que des suites de Paranormal Activity.

En l’état, The Visit fait plaisir à bien des égards : premièrement, parce que l’effroi le plus tétanisant tutoie l’humour le plus régressif, parfois dans la même scène. Shyamalan nous rappelle que son bon goût pour les atmosphères inquiétantes et l’horreur suggestive vient d’un de ses souvenirs enfantins où, de retour à la maison après avoir fait les courses au supermarché en famille, son père a vu la porte d’entrée entrouverte. En réalité, fausse alerte : ce n’était qu’un paillasson qui bloquait la porte. Le père a toujours cru qu’un psychopathe l’attendait assis sur un lit. Cette image a marqué Shyamalan qui s’est toujours montré à l’aise pour sonder la peur dans des lieux confinés, décrits de manière oppressante (ici, une ferme reculée où le grand-père collectionne ses couches et la grand-mère propose à sa petite-fille d’entrer dans un four pour le nettoyer). The Visit est aussi et surtout un conte gothique de cinéma, d’une grande poésie, riche en écrans, en mises en abyme et en commentaires de vidéo, où l’on rit, où l’on a peur, où l’on est ému.

A l’hystérie usuelle des found footage, Shyamalan compose ses plans de manière symétrique, tel un orfèvre, avec ce parti pris esthétique qu’il affectionne consistant à cadrer au centre et à rappeler que la position du sujet par rapport à la caméra s’avère essentielle. En profondeur, il poursuit son entreprise de démolition de l’illusion de sécurité infaillible en opposant la face claire/diurne (l’amour) et la face sombre/nocturne (la peur qui doit mettre à l’épreuve et donc tester tout ce qui est positif) pour faire naître la promesse d’une reconstruction, au bout d’un chemin long et escarpé. De même que la caméra subjective propose une juxtaposition des points de vue – d’autant qu’il y a deux caméras -, le travail sur le son, sur les couleurs, sur les reflets et les flous contribuent à déformer la réalité : on n’arrive pas à avoir une vision très claire de ce qui est représenté. C’est comme si, d’un point de vue fantastique, ces effets sophistiqués soulignaient l’existence de deux mondes parallèles, l’un tangible, l’autre pas.

Avec The Visit, chapitré à la manière du Shining de Stanley Kubrick et dans lequel il est à un moment donné question d’un secret dans un puits (Ringu?), Shyamalan revendique influence de Blue Velvet, qu’il regardait en boucle au moment du tournage. L’humeur du classique de David Lynch, jouant sur la beauté de surface et les miasmes pathologiques en profondeur, l’a violemment contaminé, voire possédé. Ce n’est toutefois pas pour cette raison qu’il a mis de côté ses obsessions. Bien au contraire. Un retournement de situation, comme il les aime, surgit au bout d’une heure de The Visit et il vient soudain, tel un éclair dans un ciel gris, redistribuer les cartes de manière diabolique. Preuve s’il en fallait une que M. Night Shyamalan est bien revenu aux affaires, dans une forme olympique. Pourvu que ça dure.

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