[critique] Godzilla de Gareth Edwards

L’été dernier, Warner sortait Pacific Rim, de Guillermo Del Toro, un blockbuster sous influence des kaiju eiga, ces films de monstres géants nippons comme Godzilla, produits dans les années 50 par différents studios comme Toho, Daiei, Toei, Nikkatsu, Shochiku. L’idée consistait à montrer des monstres géants affrontant des robots géants dans un film tenant à la fois du fantastique et de la science-fiction. Et le résultat respectait ainsi les fantasmes d’un enfant de sept ans, en se mettant totalement à son niveau.

Cette année, Warner renoue avec le genre dans un reboot de Godzilla, plus de quinze ans après la version avec Jean Reno et Matthew Broderick que Roland Emmerich avait réalisée en 1998. Ce Godzilla 2014 soutenu par Legendary Pictures réunit Aaron Taylor-Johnson (Kick-Ass), Elizabeth Olsen (Martha Marcy May Marlene), Juliette Binoche, Ken Watanabe ou encore Bryan Cranston. L’intrigue n’est pas plus complexe que celle des films originels, à savoir l’irruption d’un monstre radioactif ravageant une mégalopole. C’est d’ailleurs le scénariste de The Dark Knight, David Goyer, qui a signé le script – Max Borenstein, Dave Callaham et Frank Darabont ayant successivement travaillé dessus.

Le réalisateur aux commandes n’est autre que Gareth Edwards. Son nom ne dit sans doute pas grand-chose. Pourtant, on lui doit un film hypnotique et beau: Monsters (4,2 millions de dollars au box-office avec seulement 500,000 dollars de budget). Un film d’autant plus étrange qu’il trompait sur la marchandise : en apparence, un énième film de monstres. En réalité, une histoire d’amour au romantisme fou.

Autant le dire tout de suite : carburant au premier degré, respectant les codes tout en occultant le discours (dénoncer les essais nucléaires), ce Godzilla 2014 ne donne malheureusement pas la possibilité au réalisateur Gareth Edwards de développer toute la sensibilité perçue dans Monsters.

Sur le papier, le concept était séduisant  : retrouver ce que l’on a aimé chez Gareth Edwards, cette science du hors-champ (montrer moins pour suggérer plus) et cette appétence pour la mélancolie contemplative (respecter les états d’âme et les errances mentales des personnages face à une catastrophe, une menace) dans le cadre d’une superproduction a fortiori déceptive (découvrir autre chose que ce que nous avions fantasmé, en mieux). C’est le Godzilla plein de spleen que l’on aurait aimé voir – et que la bande-annonce nous a d’ailleurs vendu, mais ce n’est pas le Godzilla qui est à l’écran.

Le premier quart d’heure, un flashback, fait illusion, renvoyant à l’économie de Gareth Edwards. Les scènes sont montées de manière à ce que le spectateur soit instantanément pris dans l’action, dans le vif du sujet. C’est clairement l’ambition. Ainsi, le cinéaste dépeint une famille (le père absent, le fils triste, la mère compatissante) brusquement frappée par la tragédie. Sans la révéler, la situation est déchirante parce qu’elle implique un sacrifice et l’on est surpris que Edwards l’expédie pour éviter de paraître trop démonstratif. C’est cruel mais c’est comme ça. Seulement, il semble avoir appliqué cette sécheresse à toutes les scènes qui vont suivre et, au final, son blockbuster manque de cœur.

Certes, on compte de belles références cinéphiles (Faust de Murnau, 2001 l’Odyssée de l’espace de Kubrick via la musique de György Ligeti) et on ne peut pas discuter les qualités de fabrication : le monstre est fantastique (et les surprises qui l’accompagnent aussi), certaines visions/effets se révèlent magiques et le climax brûle les yeux.

Mais pourquoi donc, en sortant de la salle, ce divertissement tient selon nous de la grosse déception ? Tout simplement parce que, si l’on excepte cette gestion des effets illustratifs, Godzilla 2014 échoue sur tout le reste : exposition laborieuse, scénario archi-conventionnel, bande-son hypertrophiée, dialogues sentencieux et explicites…

Enfin, au-delà du grand n’importe quoi scénaristique, il y a ce surmoi Spielberg assez problématique : l’amour de l’extraordinaire dans l’ordinaire, le chaos du monde et l’éclatement de la cellule familiale vécus par un enfant… On se souvient que dans The Impossible, Juan Antonio Bayona clamait ce même amour pour le cinéma du réalisateur de Jurassic Park mais l’expérience qu’il proposait était autrement plus immersive. Ici, à l’exception d’une séquence subjective et mémorable de saut en parachute tout en fumées rouges dans une mégapole en cendre, rien ou presque ne vibre. Les personnages, peu soutenus par leurs interprètes, n’existent pas et nous privent du plaisir de vibrer avec et pour eux. On se demande même si ce n’est pas fait exprès pour mettre en valeur la star Godzilla, elle, effectivement, géniale à chaque plan.

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