Qualifié de « nanar hypertrophié » lors de sa présentation au festival de Cannes en 2006, Southland Tales, dernier long métrage de Richard Kelly (Donnie Darko) possède pourtant de vraies qualités qui se confirment lors de visionnages répétés. Le cinéaste surdoué a relevé le défi de construire un film libre et mutant qui cherche avant tout à dépeindre les travers d’une Amérique pop gangrenée par la politique bling-bling et le nivellement par le bas. Il utilise le prétexte du film de genre et de la contre-culture pour dissimuler derrière une certaine prétention une vraie inquiétude face aux dérives comportementales de ses contemporains. Le temps où les lapins bizarres débarquaient dans la nuit noire pour annoncer l’apocalypse est révolu. A la naïveté mélancolique de Donnie Darko (qui se déroulait dans les années 80), succède la noirceur cynique de Southland Tales (qui se passe de nos jours). En attendant le DVD Collector édité par Wild Side fin 2008, la sortie en zone 1 du sésame tant attendu permet de se faire une opinion plus prononcée en décelant les figures stylistiques de Kelly et son discours déterminé sous une structure sinueuse. Southland Tales, ou comment avoir l’air cool au-dehors et torturé au-dedans.
RICHARD KELLY DONNE DES PISTES
- « Mon espoir était de m’inscrire dans la lignée de films comme Brazil ou Blade Runner. Bien sûr, ce n’est ni aussi futuriste que Blade Runner, ni aussi élaboré en termes de design que Brazil. Mais mon intention était de m’approcher d’eux sur le plan de l’attention au détail et du soin apporté aux décors et à la photographie. »
- « Southland Tales doit être vu comme une évocation comique de l’Apocalypse, simplement parce qu’il est censé se passer dans la grande Los Angeles. Là-dessus, faites-moi confiance : si la fin du monde nous pend vraiment au nez (apparemment, c’est ce que croient 59% des Chrétiens fondamentalistes), alors elle se produira d’abord à Los Angeles ».
- « J’ai toujours été obsédé par ce qui a attrait à l’Apocalypse. Rien que de chercher à déchiffrer le symbolisme crypté du livre des Révélations donnerait la migraine à n’importe qui. Un ami m’a d’ailleurs fait remarquer qu’un débat très sérieux agite les théologiens pour déterminer si le livre des Révélations a été écrit par Saint Jean sous l’influence de champignons hallucinogènes. Allez savoir. Un autre ami m’a envoyé un lien vers une histoire très dérangeante qui évoque un Hiroshima américain. Apparemment, il s’agirait d’une des nombreuses attaques terroristes que prépare Al-Qaeda. Plus précisément, celle où ils parviennent à infiltrer des armes nucléaires (achetées par Oussama Ben Laden à la mafia russe) en passant la frontière du Mexique vers le Texas avec l’assistance de guérilléros. Ensuite, les bombes frappent des villes de taille moyenne, là où la surveillance antiterroriste n’est pas très poussée. Si ça, ce n’est pas l’Apocalypse… Mais où cela nous mènerait-il ? »
- « A l’origine du film, il existe Les Hommes creux, un poème de T.S. Eliot dont la chute est un phénomène de pessimisme (C’est ainsi que finit le monde ; C’est ainsi que finit le monde ; C’est ainsi que finit le monde ; Non par un boum, mais par un gémissement). En réalité, la chute de ce poème a été modifiée à des fins satiriques. Dans les mois qui ont suivi la première mouture du scénario, il y a eu le 11 septembre, puis le Patriot Act et la guerre en Irak. Je me suis mis à ajouter une à une des couches de sous-texte politique dans le script et à y mêler les influences de Phillip K. Dick, Kurt Vonnegut, Andy Warhol ou encore celle du film noir. En quatre ans, le film a évolué et s’est peu à peu transformé en quelque chose de plus substantiel et de plus profond. »
- « Ce film est le triste récit de ce qui se passe ensuite… et comment tout finit par s’effondrer. Dans le futur parallèle de Southland Tales, la machine de guerre est à cours d’essence et il n’y a pas d’alternative. Pas d’énergie alternative, du moins. Il y a de bonnes chances que le réchauffement de la planète soit le «gémissement» annoncé par T.S. Eliot. Peut-être notre destin est-il en effet de nous dissoudre lentement dans les limbes. Mais Southland Tales vous emmène sur un tout autre chemin. Celui qui se termine par un «boum». Et s’il y avait une voie pour en terminer avec toute forme de souffrance ? Et si, dissimulé quelque part, il existait un détonateur ? Un détonateur qui nous aiderait à en finir avec cette foutue planète une bonne fois pour toutes. Vite et sans douleur. Enfin, je ne devrais pas dire «vite». Parce que d’après moi, il faut deux heures trente et une minutes pour expliquer comment finit le monde. Je suis désolé que ce ne soit pas plus court, mais il n’y avait pas d’autre solution. Il n’y a pas d’alternative. Pas d’énergie alternative, du moins. Jusqu’à ce qu’un jour, une mystérieuse corporation allemande débarque dans le sud avec une nouvelle invention d’enfer. Un traitement pour notre maladie… ».
AU COMMENCEMENT…
Trois ans après une attaque nucléaire, l’Amérique est devenue folle à lier et ses concitoyens se sont lovés dans la bêtise pour fuir une réalité trop rude. Pour répondre à la pénurie de carburant, la compagnie US-ident élabore un générateur d’énergie inépuisable qui fonctionne sur les flux de l’océan mais altère imperceptiblement la rotation de la Terre. Pendant ce temps, à Los Angeles, une vedette de films d’action (The Rock) maqué avec une star porno (Sarah Michelle Gellar), cherche à vendre un scénario sur la fin du monde qui pourrait bien avoir lieu. Pendant ce temps, les flics ont pour mission de traquer des nègres. Pendant ce temps, des jeunes préfèrent se suicider parce qu’ils n’ont pas envie d’aller faire la guerre. Pendant ce temps, des néo-marxistes cherchent à faire tomber un politicard républicain qui aurait très bien pu s’étouffer avec son bretzel. Réaction très enthousiaste à la sortie de sa projection au festival de Cannes: il y a suffisamment de matière, d’enjeux et de promesses dans Southland Tales pour donner envie de voir le film plusieurs fois de suite. Une lecture superficielle peut laisser perplexe, d’autant que la profusion de personnages ne facilite pas la compréhension. En profondeur, il se présente comme une enquête métaphysique avec des failles temporelles des personnages excentriques et surtout une identité visuelle très forte. Bref, nous sommes bien dans un film de Richard Kelly.
Mais le résultat n’en reste pas moins très bizarre. Trop en tout cas pour mettre tout le monde d’accord. Ce qui a provoqué la déroute des festivaliers Cannois les plus acharnés: Southland Talesbrasse tellement de séquences barrées, de thèmes profonds et de personnages pittoresques qu’il peut facilement perdre celui qui s’attendait à autre chose. Avec le recul, c’est exactement le même schéma que Donnie Darko où, souvenez-vous, un adolescent (Jake Gyllenhaal) était persuadé que la fin du monde aurait lieu dans 28 jours. Sans en avoir l’air, le scénario plongeait dans la routine de personnages monstrueux englués dans une litanie médiocre qui tentaient coûte que coûte de véhiculer une image rassurante, à l’image du prédicateur Jim Cunningham, incarné par Patrick Swayze, diable à visage angélique qui en société se présentait comme un moralisateur exemplaire et cachait au fin fond de sa cave des vidéos pédophiles compromettantes. Ils étaient tous le reflet d’une Amérique hypocrite. Au fur et à mesure qu’on le revoit et qu’on le redécouvre, Donnie Darko assure son mélange classe et branché de noirceur à la Alan Ball et d’un visuel à la David Lynch sans nécessairement appeler des références obligatoires.
A sa sortie, beaucoup critiquaient déjà le fait que Donnie Darko s’éparpillait dans toutes les directions au lieu de se concentrer sur ce portrait d’ado en crise dans lequel tout le monde se reconnaît un peu. Or il ne serait pas aussi robuste sans cette peinture sociale avec la beauté de surface (séduction plastique) pourvu du syndrome Blue Velvet afférent. C’est dans cette distanciation entre l’image que nous véhiculons en société et les fêlures qui craquellent lorsqu’il n’y a plus personne que le film puisait toute sa force. In extremis, il était sauvé de la noirceur et du pessimisme par un plan final: deux mains levées, symboles d’une compassion fraternelle, une dernière lueur d’espoir avant de tout recommencer ou, au contraire, tout finir. Sans le révéler, Southland Tales propose un plan final quasi-similaire qui cherche un paradoxal apaisement.
La première chose qui surprend dans Southland Tales, c’est le casting, signe d’une vraie singularité. Au départ, on pourrait croire à une addition marketing qui rassemblerait les fans de Buffy, de The Rock, d’American Pie, les nostalgiques de Highlander et les amateurs de Clerks. Impression contredite par le résultat final tout sauf marketé. Dans Donnie Darko, il donnait des rôles consistants à Patrick Swayze, icône des années 80 laissée aujourd’hui à l’abandon, à Drew Barrymore qui a dû attendre son revival avec la première scène de Scream, à Katharine Ross, connue pour Les femmes de Stepford, et Mary McDonnell dont on n’avait plus de nouvelles depuis Danse avec les loups! Richard Kelly aime les acteurs obsolètes et veut leur donner une seconde naissance. Tous les acteurs de Southland Tales veulent prouver qu’ils savent s’épanouir dans des registres plus risqués. The Rock (Dwayne Johnson) veut prouver qu’il a la classe d’un grand acteur (et on le croit sur parole même si jusqu’à présent certains de ses choix n’ont pas plaidé en sa faveur). Pareil pour Sarah Michelle Gellar; Justin Timberlake qui a récemment prouvé l’étendue de son talent dans Black Snake Moan; Christophe Lambert dont la filmographie parle d’elle-même; Seann William Scott, habitué aux potacheries estudiantines…
En voyant Southland Tales, c’est une réussite totale. Dans un premier temps, The Rock et Sarah Michelle Gellar forment un couple suave et craquant: lui assure un don assuré pour la comédie en jouant les mecs à la ramasse; elle parvient à rendre très touchant un personnage de nunuche ex-star du porno devenue une icône à la Paris Hilton. S’illustrant dans des séquences où il est isolé, Justin Timberlake incarne un vétéran de la guerre en Irak qui a droit à une séquence de comédie musicale. C’est le seul qui semble jouer au premier degré, contrairement à Mandy Moore, autre idole pop des jeunes, qui s’amuse à dire des insanités pour s’encanailler. Un petit cameo d’Eli Roth (réalisateur de Hostel) dans une séquence ajoute au spectacle. Mais la meilleure surprise vient de Seann William Scott, acteur a priori irrécupérable que l’on pensait voué aux teenage movie, et qui, dans un rôle complexe, fait montre d’une sobriété nécessaire. Tous bousculent des stéréotypes. C’est l’un des mérites de Southland Tales.
A film étrange, bande-son étrange. Pour Southland Tales a confié la bande-son à Moby, dj New-yorkais qui avait déjà signé un étonnant travail sur Cecil B. Demented de John Waters). Ça change de l’époque de Donnie Darko où Kelly, alors débutant, ne pouvait pas choisir les morceaux qu’il voulait et avait confié la partie atmosphérique de la bande-son à Michael Andrews. C’est lui qui est à l’initiative de la reprise de Mad World, de Tears for Fears, chantée par Gary Jules. Depuis, Andrews a composé pour d’autres films indépendants US comme l’excellent Moi, toi et tous les autres, de Miranda July. Faute de moyens, Kelly n’avait pas pu reprendre le titre Never tear us apart d’INXS pour le prologue (alors que dans version director’s cut de Donnie Darko, il y a ce morceau à la place de Echo & the bunnymen). En revanche, il a réussi à avoir Notorious de Duran Duran (pour la scène de danse) et d’autres standards pour proposer une play-list new-wave de haut niveau. Outre Moby, on entend entre autres dans ce second long métrage du Blur, du Pixies et du Black Rebel Motorcycle. Lorsqu’on les met en parallèle, les deux bande-sons insistent sur le décalage temporel.
Inutile de préciser que Southland Tales, dans sa version intégrale (disponible dans le zone 2 chez Wild Side à la fin de l’année), s’est littéralement fait lyncher. Comme à la grande époque où Vincent Gallo présentait le sublime Brown Bunny, certains malintentionnés n’hésitaient pas à qualifier Southland Tales de « pire film jamais présenté ». Ce serait oublier que cela fait partie d’une tradition et que malheureusement, il faut une tête de turc pour alimenter les rumeurs. Presque deux ans, Southland Tales est devenu un cauchemar, un titre « tabou ». Inquiété par cette réputation, Sony, ayant acquis les droits de distribution du film aux Etats-Unis, a demandé au réalisateur de revoir sa copie. En France, pas de grand soutien non plus. Après des dates de sortie en salle repoussées, les rumeurs d’un direct-to-dvd se confirment, récemment amplifiées par un échec cinglant au box-office US (il n’a bénéficié que de très peu de copies) et surtout l’envie pressante du cinéaste de se racheter une conduite et de tourner la page avec The Box, coécrit avec Eli Roth. La raison officieuse, c’est surtout que le film dérange. Tel quel, il ne ressemble à rien de connu et s’avère donc impossible à vendre. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la trop belle affaire est un véritable suicide commercial et ce malgré la présence de Buffy, de The Rock ou même de Christophe Lambert! Lorsqu’on le découvre, on peut comprendre. Sur plus de deux heures, le film comparable à un «space hamburger», propose un scénario kaléidoscopique en forme de toile d’araignée, une noria de caractères et une mise en scène survoltée. Les défauts évidents provoqués par la simplicité du propos – là où Donnie Darko impressionnait par sa profondeur, sa nostalgie et sa mélancolie – sont compensés par une énergie phénoménale et un pouvoir hypnotique découlant d’une capacité à surprendre à chaque plan. On regarde le film comme on participe à une attraction de fête foraine: on ne cherche pas à comprendre mais à profiter de chaque idée, les yeux grands ouverts.
Dans sa version director’s cut (2h36), Southland Tales pêchait par excès de gourmandise et risquait de manquer de clarté. Entre temps, la première partie du scénario, qui n’a pas été tournée, a été déclinée en bande dessinée. Celle-ci est indispensable selon le réalisateur pour comprendre tous les mystères laissés en suspens. La version remontée (une bonne demi-heure en moins) a les défauts de ses qualités. D’un côté, on comprend mieux l’intrigue puisque les personnages secondaires qui n’apportaient pas grand-chose aux événements ont été élagués. De l’autre, on ne peut pas se faire à l’idée qu’un projet aussi monstrueux ne puisse pas se savourer dans sa version intégrale, quitte à supporter les défauts. Tout dépend en réalité de la satisfaction que l’on trouve dans cet univers (si on en a envie d’en voir plus ou si on a eu sa ration) et du degré d’affection qu’on lui porte. Il faut savoir que Richard Kelly a dû faire quelques concessions: réduire son script original de moitié (ce qui laissait présager un film de près de quatre heures trente) et faire un film futuriste avec seulement 17 millions de dollars (c’est à dire moins que le budget d’une comédie américaine lambda). A quelques exceptions près (les passages verbeux qui ressemblent au Richard Kelly scénariste de Domino), le resserrement des éléments renforce le sentiment de paranoïa, accentué par la bande-son qui regroupe des morceaux pop (Blur, Black Rebel Motorcycle, The Pixies) et d’autres, plus aériens signés Moby et Muse, dès lors qu’il s’agit de dépeindre un état d’âme ou un sentiment vague d’indécision mélancolique. L’ajout des effets spéciaux, notamment pour une scène publicitaire qui atteint volontairement un sommet de mauvais goût, n’apporte rien à l’intérêt global. On peut considérer que ces différences sont comparables à celles qui opposaient les deux versions de Donnie Darko – la director’s cut faisant gagner en plaisir ce que l’on perdait en limpidité. L’impression générale qui en ressort reste que les passages avec Sarah Michelle Gellar sont moins étirés pour donner une importance égale aux autres stars (Justin Timberlake, Seann William Scott et The Rock). Ce qui crée moins de désordre et moins de baisses de régime. Ne pas conclure que les revendications ont changé ou que la charge cynique a été amoindrie.
Donnie Darko parlait de l’Amérique des années 80. Southland Tales est le Donnie Darko des années 2000 avec une Amérique dépeinte comme Paul Verhoeven lorsqu’il décrit Las Vegas: une poubelle de mauvais goût qui cache sous son style léger et sucré, une rage pamphlétaire voire acide. Il y a beau y avoir 20 ans d’écart entre Donnie Darko et Southland Tales, les personnages évoluent dans la même ambiance apocalyptique de fin du monde. Des individus très bizarres et difformes annoncent au personnage principal (The Rock) que son scénario, prophétique, décrit exactement comment se passera la fin du monde. Le personnage de Bai Ling, volontairement bouffon, passe son temps à danser et à gesticuler de manière énigmatique. C’est une clef qui guide le protagoniste, sujet à des hallucinations, pour qu’il décèle des indices, comprenne le sens caché de ce qui se passe autour de lui et se méfie des apparences trompeuses. Naturellement barrée, Bai Ling apparaît dans des situations totalement incongrues et sert de repère pour le héros comme le spectateur.
Toutes proportions gardées, elle est comparable au lapin d’Alice aux pays des merveilles, celui qui fait passer dans l’autre monde (encore une fois caractérisé par le vortex). Le même lapin qui demandait à Donnie de commettre des actes regrettables et qui avait les mêmes fonctions: avertir un super-héros ordinaire d’une fin du monde providentielle. En surface, tous ces éléments qui appartiennent au fantastique servent à nourrir l’imagination. En substance, Kelly explore les peurs actuelles, les démystifient avec le même éclat de rire nerveux que Jake Gyllenhaal à la fin de Donnie Darko. Le réalisateur utilise une nouvelle fois la forme de la chronique polyphonique chère à feu Bob Altman (plusieurs personnages vivent des situations différentes à un moment simultané) et se roule dans une superficialité culturelle agitée comme de la poudre aux yeux (tout ce qui tourne autour de Sarah Michelle Gellar, star du porno qui sort un single Britney-Spearsien et cartonne dans la boîte à cons). Ailleurs, la résistance s’organise (Christophe Lambert dans le rôle du marchand d’armes). Ailleurs, une société secrète espionne des anonymes jusque dans leur intimité. Ailleurs, un ado dépressif n’a pas envie de faire la guerre pour servir des idéaux politiques débiles. Ailleurs, un politicien gavé de thunes se noie dans le fric facile. En l’état, ce capharnaüm Kafkaïen ressemble à un Brazil pour ados qui serait passé au shaker de Gregg Araki. Araki qui s’impose comme la référence la plus immédiate de Kelly et dont on pouvait déjà percevoir l’influence dans Donnie Darko à travers la présence guest-star de James Duval sous le costume du lapin.
Southland Tales dépeint un monde qui contient différents microcosmes à la fois sociaux, politiques, économiques et culturels. La double allusion à Gorge Profonde – pour le film X et l’affaire politique – n’est pas anodine même si avec le recul toute la charge politique est ce qu’il y a de plus faible dans Southland Tales car de plus convenu. La confusion qui en émane vient simplement du fait que tous les personnages présentés ne communiquent pas. D’autres astuces proches de l’autocitation renvoient à Donnie Darko. La scène de la fête «fin du monde», version bourgeoise de celle de Nowhere, où le dance-floor est fièrement délimité par des drapeaux, propose un long plan-séquence musical qui suit une chaîne de caractères et évoque l’arrivée au bahut de Donnie Darko avec le Head over Heels de Tears for Fears en fond. Plus tard, dans la même soirée, on retrouve Buffy et des danseuses qui reprennent la chorégraphie de la sœur de Donnie et ses camarades du Sparkle Motion. Elles se trémoussent sur un morceau de Moby à défaut de Duran Duran. A noter que Southland Tales contient une séquence musicale animée par Justin Timberlake. Les extraits de l’émission de télé de Sarah Michelle Gellar évoquent par ailleurs la drôlerie des vidéos de Jim Cunningam (Patrick Swayze). Incidemment, un personnage féminin très singulier et sexuellement frustré rappelle l’affection du cinéaste pour les freaks en écho à l’asiatique obèse de Donnie Darko. La dimension schizophrène concerne, elle, le personnage de Seann William Scott qui doit se réconcilier avec lui-même pour quitter le monde en paix. Pareil pour le phénomène inexpliqué et inexplicable des failles temporelles et de la prémonition. Certaines visions hallucinées apparaissent lorsque les personnages consomment de la drogue ou alors sont dans un état de panique – ça concerne la plupart du temps The Rock. A un moment, ce même personnage pose les bonnes questions autour de la complexité de l’être humain en clamant qu’il lui arrive d’être plusieurs personnages dans un même corps. Une phrase clef qui résume peut-être le mieux la nature et donc l’essence de Southland Tales: une réflexion sur l’image que l’on véhicule, celle que l’on projette et que l’on aimerait être. Un grand film opératique et tentaculaire sur la société des apparences qui joue en permanence avec son histoire et nous absorbe dans son tumulte pour nous remuer intimement avant d’appartenir à un genre prédéfini, de s’inscrire à tout prix dans une tradition ou de tirer à boulets rouges sur les institutions. On peut aussi le prendre pour le rêve capricieux d’un mec très malin, nourri à Pump up the Volume, à Miracle Mile, aux clips MTV, aux séries télé, aux films pour ados des années 80, à la révolte contestataire, aux brassages des gen(re)s et à la littérature SF sous ecstasy. Un mec qui a du cinéma à revendre. This is the way this movie ends.

