Freddie (Joaquin Phoenix), un vétéran, revient en Californie après s’être battu dans le Pacifique. Alcoolique, il distille sa propre gnôle et contient difficilement la violence qu’il a en lui… Quand Freddie rencontre Lancaster Dodd – « le Maître » (Philip Seymour Hoffman), charismatique meneur d’un mouvement nommé la Cause, il tombe rapidement sous sa coupe… Tourné en 65mm, « The Master » raconte l’histoire d’un vétéran de la Deuxième Guerre mondiale, instable et incertain de son avenir (Joaquin Phoenix), qui se retrouve sous l’influence d’un charismatique leader d’une nouvelle religion (Philip Seymour Hoffman, personnage inspiré de L. Ron Hubbard, le fondateur de la scientologie), un gourou qui vend une méthode d’amélioration personnelle basée sur la mémoire. A travers cette manipulation, on retrouve tous les thèmes du cinéaste : les relations délétères père-fils (Joaquin Phoenix et Philip Seymour Hoffman dans un rapport de substitution) et le rapport à la foi à travers un personnage de prédicateur évangéliste (Paul Dano dans « There Will Be Blood » ou Tom Cruise dans « Magnolia ») qui dissimule son manque de confiance derrière des transes hallucinées. Le résultat s’avère impressionnant, magistralement réalisé, photographié, mis en musique, monté…
Incontestablement, Paul Thomas Anderson continue d’œuvrer dans un cinéma inconfortable, épuisant de maîtrise dont il faut louer les plans d’une précision chirurgicale, les visions fantasmagoriques, la prédilection pour la violence froide héritée de Scorsese et Kubrick ou encore la capacité à créer une tension latente. Fort de cette ambition cinématographique, le cinéaste déploie un superpouvoir de directeur d’acteurs ; et ses acteurs sont effectivement au-delà des superlatifs : Joaquin Phoenix, qui revient au cinéma après « Two Lovers » et qui, amaigri, maladif, rabougri, voûté, creusé et bas du front, compose un personnage de bête humaine, obsédé sexuel et rat de laboratoire ; Philip Seymour Hoffman manie l’ambiguïté derrière sa rondeur bonhomme en gourou qui tente de contrôler des éclairs de démence (les siens comme ceux de son comparse) dans un environnement bourgeois ; et Amy Adams se révèle impériale dans un rôle extrêmement dur d’épouse faussement soumise, notamment dans une scène troublante où l’on se rend compte qu’elle est aussi manipulatrice que son mari.
Il y a aussi et surtout un sujet en or (les prémisses de la scientologie), que Paul Thomas Anderson traite sans compassion pour la vermine, et la peinture lucide d’une époque crédule (les années 50) propice aux expérimentations farfelues, à l’auto-persuasion et aux croyances fumeuses. De qualités d’exécutions exceptionnelles qui transforment « The Master » en film majeur, sans toutefois atteindre le pouvoir hypnotique et ensorceleur du précédent « There Will Be Blood », plus aventureux dans sa construction, moins dans la démonstration – la maîtrise totale, la noirceur abyssale et la misanthropie assumée menacent toujours de s’exprimer au détriment de l’émotion. Il n’empêche : l’ensemble envoûte, fascine, impressionne. Durablement.

