[CRITIQUE] White Material de Claire Denis

Ceux qui croyaient avoir fait le tour du cinéma de Claire Denis risquent de ne pas revenir de White Material, son dernier long-métrage, qui marque l’aboutissement de tout ce qu’elle semble avoir cherché pendant des années : un scénario très substantiel, coécrit avec Marie N’Diaye, sur une famille de colons blancs gérant une plantation de café dans un pays d’Afrique en pleine guerre civile, et une mise en scène d’une maîtrise assez hallucinante. Ce qui la tient en éveil et nous tient en haleine, c’est la fébrilité du personnage principal auquel elle s’identifie et qui préférerait s’arracher un bras plutôt que de capituler.

Ensuite, il faut voir la manière dont Claire Denis joue avec le casting. Pour commencer, ça fait un bien fou de retrouver Isabelle Huppert dans un rôle physique, loin de ceux de méchantes que le cinéma français semble lui offrir ad nauseam depuis La Pianiste. A l’inverse, Christophe Lambert, qui a toujours été dans l’action, reste passif, intense même dans l’ombre. Nicolas Duvauchelle se situe entre ces deux eaux, dans l’expectative, passant en un éclair d’une innocence chevelue, naguère proie dévorée par amour dans Trouble Every Day, à une sauvagerie mâle, comme une victime devenue prédateur. Isaac De Bankolé traverse le récit comme un fantôme, marquant à la fois la trace des premières amours de Claire Denis et l’avancée spectaculaire vers moins de mélancolie. Michel Subor, autre figure essentielle de son cinéma, agit comme un démiurge qui regarde un univers en lambeaux, devenu en quelques jours un cadavre en décomposition.

Claire Denis ne nomme pas le territoire élu, suggère la toile de fond (politique, sociale, économique). On n’en a qu’un vague brouhaha qui ne délimite rien, qui ne permet pas de savoir quand ça commence, ni même comment ça se termine. Comme dans J’ai pas sommeil, où elle traitait d’un fait divers de serial-killer en noyant son identité dans l’anonymat urbain des mégapoles, Denis refuse la dramatisation outrancière des convulsions et laisse la réalité enflammer la fiction. Au départ hors champ, la menace s’invite dans le quotidien de l’héroïne et de sa famille, aveuglés par le soleil et contaminés malgré eux par une violence face à laquelle ils demeurent vaincus, d’avance impuissants. Autour d’eux, il y a la torpeur sourde, les signes alarmants qu’ils ne voient pas et que le spectateur endure depuis le début comme un malaise à répétition.

Les articles les plus lus

Les dix meilleurs films de 2026 (pour le moment…)

Quels sont les films vus, critiqués, aimés (et moins...

Le thriller romantique queer « The Serpent’s Skin » de Maio Mackay dévoilé dans une bande-annonce prometteuse

Une bande-annonce vient d’être dévoilée pour The Serpent's Skin,...

Culte des années 2000 : The Detroit Experiment – « Think Twice »

En 2002, Carl Craig enregistre une nouvelle version de...

« Salvation » de Emin Alper : recette pour un massacre

Avec Burning Days (2022), sorte de Réveil dans la...

Culte des années 2000 : Freezepop – « Less Talk More Rokk »

Au milieu des années 2000, Freezepop commence à changer...

Culte des années 90 : Mos Def – « May-December »

Surprise : après seize titres, Mos Def termine Black...

Culte des années 90 : Laika – « Almost Sleeping »

Le groupe Laika se forme à Londres en 1993...

Culte des années 80 : Cameo – « Word Up »

Une batterie électronique sèche, une basse qui cogne, quelques...

Culte des années 2010 : Red Axes – « Papa Sooma »

Papa Sooma s’ouvre sur quelques notes de clavier, une...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
Ceux qui croyaient avoir fait le tour du cinéma de Claire Denis risquent de ne pas revenir de White Material, son dernier long-métrage, qui marque l'aboutissement de tout ce qu'elle semble avoir cherché pendant des années : un scénario très substantiel, coécrit avec Marie...[CRITIQUE] White Material de Claire Denis
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!