« Spirale »/ « Uzumaki » de Junji Ito adapté en anime chez Adult Swim: premier épisode sublime, puis soudain le vide…

Découvert en France durant les années 2000 puis à nouveau dépoussiéré avec succès en 2021 au détour de généreuses rééditions, le travail du mangaka Junji Ito s’est imposé rapidement comme une pierre angulaire de l’horreur japonaise. Ses mangas, souvent disséminés en autant d’histoires courtes et atroces, tiennent aussi bien de la minutie macabre de Lucio Fulci (partageant une passion des chairs malmenées) que de l’horreur cosmique de Lovecraft ou de l’élégance perverse d’un Dario Argento.

Souvent qualifié à raison comme son œuvre somme, Spirale/Uzumaki plonge le lecteur dans la tourmente d’une malédiction frappant un village côtier. Le motif de la spirale s’immisce par petite touche dans l’air, le bois, la végétation ou l’eau avant de bientôt prendre possession des esprits et des corps. Deux adolescents, médusés, assistent à la transformation de leur petite ville dans une succession de saynètes surréalistes: homme escargots, femmes enceintes vampires, cheveux mortels, cadavre sur ressort, armées de tornades… Chaque chapitre se révèle plus délirant que le précédent, à peine amorti par un humour très à froid.

Seulement voilà, si le travail de Junji Ito recèle de vrais trésors (on pense à Gyo et ses poissons sur pattes ou La déchéance de l’homme, une de ses œuvres non-horrifiques…et paradoxalement la plus éprouvante!), l’adapter est une tout autre histoire. En 2000, Uzumaki a eu droit à une version live honnête au parfum d’inachevé, se contentant d’adapter les passages les moins impressionnants des premiers chapitres. Et si Tomie, la monstrueuse séductrice (et personnage le plus célèbre de Ito), aura droit à une saga entière de films ni bons ni mauvais, les multiples nouvelles auront moins de chance, entre films fauchés et anime sans âme (dont l’anthologie Maniac, paru sur Netflix il y a peu). Passées à la couleur, les images de Ito semblent dénaturées de leur ton cafardeux et de leur jus morbide. En 2019, un espoir renaît: une adaptation de Uzumaki en mini-série est annoncée, en noir et blanc et sous la houlette de Adult Swim, connu pour leurs séries d’animations pour adultes jusqu’au-boutistes et radicales. Chaque année, la série semble donner signe de vie, mais rien ne nous parvient, excepté un joli teaser en guise de carotte au bout du bâton. SOUDAIN, la sortie est officialisée pour 2024 et HBO Max est choisi pour la diffusion.

On imaginait une adaptation scolaire, case après case, un peu raide, mais le premier épisode envoûte dès les premiers instants au-delà de l’imaginable. Le score fiévreux de Colin Stetson (la BO de Hérédité et Midsommar, c’est lui) colle à merveille à l’atmosphère de cauchemar blanc de Ito: les cases ne se contentent pas d’être animées, elles respirent. Les grands moments de body-horror, comme le crâne sans fond d’une lolita insistante ou cette longue langue enroulée sur elle-même, prennent vie grâce à une motion capture se mêlant admirablement aux dessins 2D. On peut se prosterner, et Ito devrait en être fier. Fin de l’histoire alors? Pas tout à fait…

Au second épisode, quelque chose se passe: l’écriture se fait plus chaotique, car il faut concentrer une dizaine de chapitres en quatre épisodes d’à peine une demi-heure. Pour la cohérence, on repassera. Mais il y a pire: les personnages, tels des pantins de bois, glissent sur le décor comme dans un vieux dessin animé de la Hanna-Barbera. Et le coup de crayon semble devenu curieusement incertain. La fluidité liquide du premier épisode a laissé place à du ciment. Mais que vient-on de voir? Au troisième épisode, ça empire: le trait ne s’arrange pas, les récits se dévorent les uns les autres. Un exemple parmi d’autres: l’arc de Yamaguchi, le farceur sortant de sa tombe, était un des grands moments de terreur du livre. Ici, l’apparition putride débarque en plein milieu de l’action, comme un gag, servie par une animation nullissime. Au quatrième et dernier – merci – épisode, certains plans semblent réalisés avec plus de zèle, alors que d’autres puent l’accident industriel (une pensée pour la chute d’un personnage façon bout de carton). Sur le net, certains se sont amusés à citer le dernier épisode de la saison 3 de Gumball, où l’absence de budget obligeait les personnages de ce dessin animé meta à évoluer dans un monde de bric et broc rempli de glitch et d’erreurs…

Mais à l’heure qu’il est, personnage n’a idée (à part les concernés comme le producteur Jason deMarco qui glissa quelques insinuations sur le réseau social Bluesky avant de faire sauter son message) de ce qui a pu se passer. Ce que l’on voit bien, c’est que l’équipe a été entièrement changée entre le premier et les autres épisodes, la team principalement japonaise laissant place à un studio chinois. Le Covid-19 aurait-il chamboulé l’organisation de la série? Le premier épisode aurait-il pompé tout le budget? En tout cas, cinq ans pour un tel résultat, c’est beaucoup, sauf si la chose, considérée comme honteuse, fut gardée dans les tiroirs jusqu’ici. Pour ceux ayant lu le manga, restez-y ou admirer uniquement le premier épisode sans prendre en compte l’existence du reste. Et pour ceux n’ayant rien lu/rien vu, vous savez ce que vous devez faire: l’intégrale de Spirale est disponible dans toutes les bonnes librairies.

2024 | Animation, Epouvante-horreur
Avec Uki Satake, Shin’ichirô Miki, Toshio Furukawa
Nationalités U.S.A., Japon

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