Avec la trilogie Pusher, Nicolas Winding Refn devrait certainement convaincre ceux qui étaient restés rétifs face à son pourtant stimulant Inside Job. Sous la double influence de Cassavetes et Scorsese, le réalisateur danois musarde dans tous les registres pour imposer une maestria formelle et conter des récits sang-pour-sang noirs. Des éclats de bobine touchent comme un crève-coeur. 

Ceux qui ont succombé aux beaux mystères d’Inside Job, expérience étrange dans laquelle le réal s’amusait avec le regard complice et amusé de Hubert Selby Jr alors co-scénariste, à échafauder une intrigue tordue qui lorgnait ouvertement vers le Lynch de Lost Highway et le Antonioni de Blow Up savent de quoi Nicolas Winding Refn est capable. Dans ce long métrage US dans lequel le récit était sciemment déconstruit (on donne tous les indices au début puis on retire toutes les briques pour laisser apparaître la tristesse inconsolable d’un personnage incapable de faire son deuil), Refn révélait une faculté à sonder les tourments intérieurs, à laisser planer le doute et l’ambiguïté, à capter une menace sous-jacente, contenue voire invisible.

La sortie de sa trilogie Pusher qui se fait avec beaucoup de retard (le premier volet a été réalisé il y a dix ans) confirme le talent d’un cinéaste très doué. Tout d’abord, elle permet de constater l’étendue de la palette émotionnelle de l’acteur Mads Mikkelsen (le méchant du prochain James Bond), la force d’un cinéma danois loin de se cantonner aux exercices de laboratoire de tonton Lars Von Trier et surtout l’éclectisme revigorant de Nicolas Winding Refn. Rassurons les plus inquiets: les trois Pusher ne sont en rien des précipités Lynchiens ou des coups d’esbroufe de petit malin. Ils possèdent chacun une identité narrative et visuelle qui montre que le réalisateur aime à varier les codes, les genres et les idées et surtout porter un regard ironique et distancié sur ce qu’il filme. Ainsi, même les actes les plus horribles à l’écran sont amplifiés par un humour tacite et un regard sur l’existence d’un cynisme dévastateur. A aucun moment, la violence n’est gratuite parce qu’elle ne provoque que des catastrophes en chaîne et ne génère que souffrance.

Réalisé en 1996, le premier volet ressemble à un polar urbain avec petites magouilles, relation amoureuse contrariée, spirale du vice, trahison amicale et conflits claniques. A Copenhague, Frank vend de l’héroïne et fréquente la petite criminalité. Pour payer le loyer de fin du mois, sa nana joue les effeuilleuses dans des bars glauques. Problème: il a une dette envers Milo, un trafiquant serbe (qui sera le protagoniste du troisième opus) qui l’incite à tenter un grand coup s’il ne veut pas être zigouillé menu. Pendant ce temps, il batifole avec son pote Tommy (protagoniste du second), écume les bars en attendant que ça se fasse. Seulement, les flics font irruption pendant l’attendue transaction.

Frank perd tout, jusqu’à la raison ; ce qui le pousse à trahir son entourage, à fracasser la tronche de son pote, à bousculer sa nana qui encaisse courageusement les coups jusqu’à ce que la fin justifie les moyens et ouvre des perspectives incertaines sur différents personnages. Modèle de rigueur et d’intelligence: l’économie de moyens ne bride pas la virtuosité et encore moins d’ambitieux enjeux dramatiques. C’est un succès inattendu au Danemark (certains spectateurs malintentionnés allaient jusqu’à glorifier l’antihéros en le considérant comme le nouveau Tony Montana) qui pousse le réalisateur à goûter aux joies du cinéma indépendant US. Or, sur l’expérience, un des investisseurs se défile et Refn se retrouve endetté d’un bon million de dollars. Il a été obligé de trouver fissa un moyen pour réparer les torts. Bien qu’au préalable réticent par l’idée de donner suite à un succès commercial, Refn décide alors de faire du premier film une trilogie.

L’handicap se mue en atout : ce qui aurait pu être une machine opportuniste devient une leçon de cinéma doublée d’un miracle d’inventivité. A vrai dire, le premier volet d’un vérisme cru était suffisamment accrocheur d’un point de vue émotionnel pour donner envie de découvrir une potentielle suite. Le cinéaste y est parvenu sans peine tant sa hargne personnelle contamine la fureur du second épisode. Ce qui est encore plus étonnant, c’est qu’en dépit d’impératifs commerciaux (le second Pusher devait être un succès), le résultat est aussi amoral que dérangeant, transgressif que brutal. Chaque Pusher est focalisé sur un personnage distinct mais il arrive que ceux qui étaient les personnages secondaires dans un volet deviennent les premiers rôles dans le suivant. C’est le cas de Tommy (le fameux Mads Mikkelsen dans un rôle diamétralement opposé de ce qu’il a pu faire chez Anders-Thomas Jensen et Susanne Bier) qui dans le premier épisode s’est fait fracassé la tronche par son comparse pour cause de trahison.

Première scène : il sort de prison armé de bonnes résolutions. Seulement, il n’a pas envie de se conformer aux contingences du cruel quotidien. Du coup, il recommence les villes besognes, baise avec des putes qui ne le font pas bander, vole une Ferrari, s’associe avec un abruti, multiplie les coups sous le regard malveillant d’une famille sordide, jusqu’au jour où il prend conscience de la mort de sa mère, décédée dans le chagrin six mois plus tôt et abandonnée par les siens. C’est le retour des emmerdes: une nana avec qui il s’est amusé quelques temps plus tôt lui flanque un polichinelle sur les bras et le traite comme un moins que rien. Lui qui jusque là arborait sa mine de batracien se rend compte des vauriens qui hantent son quotidien et décide de s’en affranchir de la manière la plus radicale en trouvant une rédemption dans le regard de son enfant. Quand on traite les gens comme des bêtes, ils finissent par se comporter comme des bêtes.

Le second épisode (le meilleur) autopsie une sorte de cauchemar éveillé (on a l’impression d’être dans un univers mental déliquescent) où un individu immature tente par tous les moyens de s’extirper de son marasme social. Avec une élégance inouïe et une maîtrise des formes cinématographiques, Refn frôle la complaisance sans s’y risquer, passe en revue la beaufitude ambiante avec un cortège de freaks patibulaires, de la techno en fond sonore pour renforcer l’horreur et une longue séquence hallucinante de mariage miteux. Au gré des événements, avec un sens du détail qui tue et des trouvailles assurées (utilisation des plans-séquences, personnage principal filmé de dos pour laisser apparaître le “respect” tatoué sur son crâne), il n’épargne rien ni personne pour que la rage du personnage devienne la nôtre et ne triche aucunement avec les pulsions et autres sentiments de ses personnages.

Les méandres viscéraux d’une intrigue qui pointe à l’essentiel comme cède à la contemplation d’un univers sinistré impressionnent. Ce qui était à l’origine une contrainte est devenu un moyen pour Refn de faire évoluer ses histoires tumultueuses dans différentes sphères filmiques. L’édifice perturbe et gagne en intensité au fur et à mesure qu’il déploie sa richesse. Le dernier épisode de la trilogie commence de manière plus désinvolte (une thérapie de groupe hilarante), histoire que le spectateur ne cède pas à la tentation neurasthénique ; mais, c’est un leurre : Refn s’intéresse cette fois au cas de Milo, trafiquant serbe faussement débonnaire et véritablement dépassé, qui doit s’occuper du mariage de sa fille. En même temps, il est pris au piège par son livreur de drogues qui lui demande d’accompagner un de ses amis proxénètes.

En alternant les séquences tout sourire où notre homme doit saluer tous les convives, faire de la (mauvaise) bouffe et mettre de l’animation pour que sa fifille capricieuse ne fasse point la moue et celles, gravissimes, où il se trouve confronté au cas désespéré d’une demoiselle qui a l’âge de sa fille, Refn vacille entre parenthèses désinvoltes et situations cauchemardesques. Enchaînant les séquences sur un rythme parano et tendu, le réal aboutit à une dernière demi-heure d’une intensité peu commune où le rire s’étrangle face à la férocité des événements.

Le déterminateur commun à ces histoires singulières consiste à montrer des personnages qui prennent conscience du mal (la rédemption se lit sur les visages d’un enfant innocent ou d’une nana mutique qui rappelle un membre de sa famille) pour aspirer à l’impossible sérénité. Ce qui est séduisant ici, c’est l’absence de jugement qui rime avec absence de concession : les personnages a priori tous irrécupérables ont pourtant une humanité qu’il est impossible de nier.

En refusant les effets de style ostentatoires et la gratuité (Refn semble déterminé dès le départ à ne pas négliger les caractères et fait très attention à ne pas considérer la violence comme un gadget); en montrant des restes d’humanité dans un monde voué au sang et à la barbarie, le cinéaste s’est habilement accommodé des anicroches pour fomenter un coup d’éclat brillantissime qui démolit l’esprit de sérieux. Loin d’asséner de pontifiantes leçons humaines, il se contente juste d’enregistrer des bribes, des regards, des expressions qui en disent long. A la fin du périple, on se dit que Nicolas Winding Refn a peut-être tout compris à l’art de rebondir astucieusement en appliquant le fameux principe Deleuzien de la différence et de la répétition. Immanquable.

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