«The Monster», la créature dans l’ombre

[JEUDI DE L’ANGOISSE] Une route sinueuse en pleine forêt, une nuit d’averse, une voiture accidentée… Il n’en faut pas plus pour planter le décor de The Monster, mélange de survival et d’allégorie sur l’enfance maltraitée imaginé par le réalisateur de The Strangers. Cette nuit d’horreur vaut-elle le détour?

Kathy (Zoe Kazan) est ce qu’on pourrait appeler poliment une mauvaise mère. Alcoolique non repentie, mère trop jeune d’une pré-adolescente, Lizzy (Ella Ballentine), avec laquelle elle s’engueule constamment, Kathy est une épave ambulante en instance de divorce, qui doit céder la garde de sa fille à son ex-mari, et prend pour cela la route un soir de grosse pluie. Sur le trajet qui passe par la forêt toute proche, un loup provoque un accident qui immobilise leur voiture. La mère et sa fille, choquées, attendent l’arrivée des secours, mais une présence menaçante rôde dans les bois. Bientôt, la petite famille doit mettre ses différences de côté pour espérer survivre, ou pas…

Voir arriver sur l’écran le logo crachotant d’A24 est devenu, tout comme pour les productions Blumhouse, une promesse en soi. La société derrière Moonlight est connue pour son activité dans la distribution, et son credo en matière de films fantastiques est un mélange d’exigence artistique et de goût prononcé pour l’inclassable. It comes at night, A ghost story, Swiss Army Man, February, Ex Machina, The Witch… pour ne citer qu’eux, sont leurs faits de gloire les plus récents, et on s’attend donc au même type d’approche «auteuriste» lorsqu’on découvre le direct-to-video The Monster, qui nous permet aussi de prendre des nouvelles de Bryan Bertino.
Si le nom de ce réalisateur ne vous dit rien, c’est parce qu’il s’est fait discret depuis son coup d’éclat en 2008, le home-invasion marital The Strangers avec Liv Tyler (qui aura d’ailleurs droit à une suite tardive en 2018). Une série B stressante et atmosphérique, carpenterienne en diable, qui n’a toutefois débouché sur rien de concret pour le cinéaste américain. Depuis, Bertino n’a mis en boîte qu’un found footage oublié, Mockingbird (chez Blumhouse, justement) et The Monster, sur lequel il est également, comme à chaque fois, auteur du scénario. Il s’agit ici, encore une fois, d’un script minimaliste (une nuit, un décor, deux héroïnes et quelques seconds rôles, une menace extérieure inarrêtable) travaillant des figures classiques du genre pour y accoler des personnages à la personnalité complexe et en situation de crise personnelle. The Monster prend le temps de montrer dans sa première demi-heure (la meilleure) le côté hautement toxique et dysfonctionnel de la relation entre Lizzy et sa mère, qui se déchirent verbalement comme pourrait le faire un couple d’adultes – voir cette scène explicite où l’une et l’autre s’envoient des «fuck you» au visage à s’en briser la voix. Une fois avérée la présence du monstre, prédateur animal noyé dans les abysses de la nuit, cette patiente construction permet de déboucher sur l’échange de dialogue le plus déchirant du film: Kathy tente de réconforter sa fille apeurée en lui disant «je suis là», ce à quoi elle lui répond en sanglotant «je m’en fous».
Alors, bien évidemment, avec une narration aussi ouvertement partagée entre drame familial sur l’alcoolisme et l’abus parental, et survival old school avec monstre caoutchouteux et geysers de sang dans les bois, The Monster est un titre qui prend plusieurs sens. On est proche dans l’intention du conte initiatique, enfonçant quelques portes ouvertes sur la nécessité de confronter la part de monstruosité des autres, puis la sienne, pour surmonter ses peurs et ses frustrations. La confrontation avec le monstre est aussi clairement montrée comme une épreuve du feu pour Kathy, la mère indigne et antipathique qui doit se racheter symboliquement pour toutes ses fautes. Et oui, The Monster est contre toute attente… une série B éminemment moraliste.
Mais le propos, tout limpide qu’il soit, n’a rien de novateur. Cronenberg en a fait un fonds de commerce, et Bertino, malgré toute sa bonne volonté, et un duo d’actrices relativement convaincantes, n’a pas encore atteint la même maîtrise technique. Le découpage, le sound design et le montage s’avèrent particulièrement à la rue, échouant à rendre palpable la tension qui devrait monter sur ce bout de route désertique. On frise le ridicule quand le film fait disparaître sous les yeux de ses héroïnes les victimes du monstre sans qu’elles s’en aperçoivent, alors que l’action se déroule au maximum dans une zone de 20 m2. Et, parce que cet aspect est toujours sujet à débat, on évitera de s’attarder sur les décisions invraisemblablement stupides prises par Kathy et Lizzie pour échapper à la créature. C’est le propre d’un genre, que Bertino approche ici de manière originale mais trop cérébrale. The Monster, plus qu’un mash-up tonal, est en définitive un simple exercice de style qui en manque malheureusement un peu trop.

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