Chez Hiroyuki Oki, le sexe n’est jamais tout à fait là où on l’attend. Dans Tears of Ecstasy, le corps est partout, mais le désir semble avoir déserté la pièce. Ou plutôt : il s’est dissous dans les cadres, les gestes, les signes, les paysages. Tourné en 1995, ce curieux objet de 62 minutes avance comme un film de science-fiction qui aurait oublié son scénario en route, ne conservant que quelques figures : une famille vaguement extraterrestre, des parents à peine plus âgés que leurs enfants, des pulsions qui circulent sans logique apparente, des larmes devenues calligraphie et, surtout, une musique de John Zorn qui donne à l’ensemble son étrange tension électrique.
Le principe est aussi simple que radical : cinquante scènes, presque toutes tournées en un seul plan, chacune scandée par l’annonce de Zorn. À chaque minute ou presque, une nouvelle image surgit, autonome, énigmatique, comme arrachée à un rêve dont on aurait perdu la clé. Un jeune homme se masturbe dans l’espoir d’apercevoir un OVNI ; une femme déambule avec une banane dans la bouche ; des silhouettes en cuir lisent de la philosophie ; des couples copulent sur une plage avec la régularité mécanique d’un rituel. Oki ne cherche pas à relier ces visions : il les juxtapose, les expose, les laisse flotter. On s’amuse ou on s’agace.
Tears of Ecstasy semble avoir fait de la distance son principe esthétique. Les corps sont soigneusement composés dans le cadre, presque comme des éléments d’architecture. Rien ne doit déborder. Même les situations les plus transgressives paraissent immobilisées sous verre. Oki, artiste et architecte autant que cinéaste, filme moins des individus que des surfaces : une peau, une fenêtre, un rideau, un mur, une plage. Le sexe lui-même devient une forme géométrique. On pourrait y voir une manière de déjouer le dispositif érotique du pinku eiga. Là où le cinéma érotique traditionnel organise le regard autour de l’excitation, Oki fabrique une sorte d’anti-pornographie conceptuelle : les corps sont offerts, mais l’image refuse presque systématiquement la récompense du désir. L’érotisme est transformé en sculpture, puis la sculpture en gag absurde. Le film ne demande pas « qui désire qui ? », mais « que peut encore signifier un corps lorsqu’on le débarrasse de toute psychologie ? » Et le film paraît alors moins raconter une famille qu’explorer les fréquences du désir : excitation, ennui, curiosité, malaise, répétition. Où tout passe par le son et par le cadre.
Film de Hiroyuki Oki · 1 h 02 min10 novembre 1995 (Japon) Genres : Érotique, Drame Pays d’origine : Japon |
Film de Hiroyuki Oki · 1 h 02 min


