De l’état de grâce (Call me by your name) à la benne à ordure des vilains cinéastes arty savonnant les classiques intouchables (Suspiria) : Luca Guadagnino ne pouvait que figurer dans notre club chaos 2018, brinquebalé par les montagnes russes de la critique.
PAR GAUTIER ROOS
On ne sait pas encore trop si 2018 marque un grand cru dans le panthéon du cinéma mondial. On est revanche certains d’une chose: cette année fut celle des mises en danger, où des auteurs ultra installés, dorlotés assez unanimement par la presse, sont venus risquer l’opprobre publique avec des tentatives périlleuses.
Songeons à Claire Denis, qui n’avait aucunement besoin de s’essayer à de la SF contemplative pour maintenir à flot son blason, ou à David Robert Mitchell, l’homme dont les deux premiers long-métrages bien proprets (The Myth of the American Sleepover, aka La Légende Des Soirées Pyjamas en français, et It Follows) n’exposaient pas vraiment à la vindicte populaire, revenu cette année avec un pudding ultra-référencé bien difficile à engloutir en entier (Under the Silver Lake).
Inconnu du grand public il y a encore neuf mois, Luca Guadagnino allait lui aussi foncer tête baisée dans une brèche hasardeuse, avec une exposition bien plus forte que pour son dernier remake (A bigger splash, moins de 30 000 entrées France en 2015). Le parricide concernait un film matriciel du cinéma d’horreur, que Dario Argento lui-même viendrait saccager à la projection de l’original au Festival Lumière. Le mondo macabro était de sortie, et notre Icare transalpin allait en essuyer les plâtres aux liserés rouge sang.
L’événement Chalamet, la pêche saisie sur la table de chevet, le come-back de James Ivory, le grain de beauté sur le sein d’Esther Garrel: on ne va pas vous rejouer ici ce début d’année en fanfare, où chacun fredonnait Love my Way des Psychedelic Furs, et se rêvait, en plein mois de février, à sortir sa vespa du garage, affublé d’une chemisette pourpre trois fois trop large. Luca Guadagnino avait réussi son coup, avec une romance proustienne trilingue, renouant avec la tradition d’un cinéma romantique, délicat et spécieux, sans que ces trois adjectifs ne semblent péjoratifs à l’oreille.
C’était déjà un petit exploit en soi, et un hasard malheureux du calendrier allait pourtant reléguer le film un rang derrière: l’arrivée sur nos écrans de Mektoub, my love: canto uno, de sa vitalité débordante (le mot est évidemment faiblard), de ce pari fou d’encapsuler la ferveur érotique et la frustration estivale dans un seul et unique regard. Bye bye les Psychedelic Furs, bonjour les Bucketheads. Et bienvenue en 2018, dans ce début d’année fou où les grands films s’entassent avant même que les festivals aient entamé leur marathon.
C’est peu dire qu’en pareil contexte, Suspiria était attendu comme le black messie, avec des colis piégés disséminés un peu partout dans le manoir : que faire du remake d’un film assez mésestimé à l’époque, transformé en forteresse inattaquable aujourd’hui, rebooté donc avec la bienveillance de critiques fiers de montrer qu’ils ne souffrent plus de cécité ?
Réponse : oublier l’original, repousser le gore et le baroque séminaux hors-champ, et mijoter le tout dans une marmite fémino-conspirationniste (d’où refluent la bande à Baader et la cicatrice du nazisme) où vous pouvez vous-même ajouter les ingrédients selon votre convenance. Cela n’a évidemment pas d’importance : l’important, c’est cette forme pure, ivre d’elle-même, aussi travaillée cette année par Climax et The House That Jack Built, là pour célébrer toutes les couleurs du vice et glacer le sang des journalistes à calepin.
Cela s’appelle l’horreur. Et la réception en demi-teinte de ces trois films pourtant très bavards ne fait que célébrer l’idée que le film d’horreur post-(post)-moderne se moque totalement de notre attrait pavlovien pour la glose ou l’herméneutisme, à déposer au vestiaire avant la séance.
Evidemment que la vraie transgression est celle-là. Un nouveau jalon dans l’histoire du CHAOS.

