L’un des films les plus chaos de l’année est un documentaire faisant plus que lorgner du côté de la fiction: M, une charge sensorielle s’inscrivant dans les pas de M Le Maudit (1931), déjouant avec maestria tous les pièges des films à sujet explosif. Notre gros big up à Yolande!
Mars 2019: quelques jours à peine après la sortie chahutée de Grâce à Dieu et la condamnation du cardinal Barbarin, nouvelle déflagration avec un film choc (oui, l’adjectif n’est pas volé cette fois) de Yolande Zauberman. Un documentaire collant aux basques de Menahem Lang, 35 ans, de retour dans sa communauté de Bnei Brak, quartier ultra-orthodoxe de la banlieue de Tel Aviv et capitale mondiale de l’orthodoxie juive, où il a été violé dans sa (très) jeune enfance.
Plutôt qu’un monde en noir et blanc à la lisibilité évidente, le film s’enfonce dans un underworld étrangement sensuel, où la parole, en se libérant, prend toujours à rebours le spectateur (stupeur de ce dernier devant les témoignages de victimes abusées devenues à leur tour des violeurs). Loin du règlement de compte assoiffé de justice, le film cherche plutôt l’explication lumineuse, la levée d’une malédiction cachée sous le tapis d’un milieu homogène et clos, et qui n’est évidemment pas uniquement l’apanage des communautés hassidiques.
Naviguant entre les quartiers chauds, les plages louches et les terrains vagues, le film est aussi un formidable documentaire sur la nuit, ses excentricités, les confidences qu’on y fait bien plus facilement qu’en journée, mais aussi les menaces qu’elle convoque instantanément. Le chaos ne s’en est toujours pas remis. Bref, comme tous les grands documentaires, il s’agit, avant tout, d’un grand film de fiction.
Voilà une consécration bienvenue pour une réalisatrice proche d’Amos Gitaï et de Claude Lanzmann, habituée des sélections parallèles des plus grands festivals (Quinzaine des réalisateurs, ACID, Orizzonti à Venise…) mais jusque-là pas totalement identifiée sur la cartographie cinéphile. Le chaos vous apprend peut-être qu’on retrouve son nom à l’origine des scénarios de Tanguy (2001) et d’Agathe Cléry (2008) d’Étienne Chatiliez, ce qui témoigne quand même d’une palette assez large (merci Wikipédia). On regrette un peu que le film n’ait pas été retenu pour le prochain festival Télérama: impératif de découvrir ou de redécouvrir ce joyau en salle (le chaos vous y envoie chaudement).

