« Stalker 2 : Heart of Chornobyl » : expérience très troublante, jeu exceptionnel

Sorti sur PC et Xbox Series fin 2024, Stalker 2 : Heart of Chornobyl a surtout fait couler de l’encre en raison de ses nombreux bugs et problèmes techniques. Arrivé cassé, le jeu des ukrainiens de GSC Game World se déroulant dans un univers alternatif où la zone d’exclusion de Tchernobyl aurait été investie par l’Ukraine et différentes factions, a aussitôt été envoyé du côté des productions mort-nées, obsolètes, par une partie de la presse spécialisée. Pourtant, cela n’a pas empêché le jeu d’être rentable à peine un mois après sa sortie, bien aidé par les gros sous de Microsoft et son lancement dès le premier jour sur le Game Pass. En parallèle, les équipes de GSC Game World continuent à peaufiner le jeu à renforts de mises à jour colossales afin de proposer l’expérience de jeu la plus optimale possible, bien que certaines promesses, telles que le A-Life 2.0, système d’autonomie des PNJ (personnages non jouables), ne verront jamais le jour.

Faut-il jouer à Stalker 2 ? En dehors de toute considération technique, mes 70 heures passées dans la Zone sont parmi les plus mémorables que j’ai pu vivre dans un jeu récent. En restant proche de la formule des épisodes précédents, Heart of Chornobyl perpétue un style de jeu aujourd’hui complètement à contre-courant. Soit un survival(-horror) hardcore dans un monde ouvert où tout est susceptible de vous tuer : les différentes factions qui se font la guerre, les braconniers qui vous attaquent par-derrière, les mutants qui peuplent ces landes désolées (du rat mutant au sanglier increvable, en passant par la créature invisible qui vous one shot), la météo, les radiations, la faim et la fatigue, une chute d’un peu trop haut et bien sûr ces satanées et magnifiques anomalies. Ces dernières sont bien présentes dans Stalker 2 et chaque confrontation avec l’une d’entre elles (surtout les plus singulières) est un moment épique en soi.

Si la quête principale est relativement basique, vous entraînant de factions en factions, à travers des choix primordiaux qui auront des conséquences sur la fin du jeu, les gueules que l’on croise tout au long de l’aventure restent gravées en mémoire. De mon côté, j’ai opté pour la défense de la Zone et, surtout, son expansion, en suivant le chemin de l’énigmatique Dr Kaymanov, mais il est tout à fait possible de se ranger du côté de l’armée, représentée par l’intraitable Colonel Korshunov, ou bien rejoindre une faction rebelle un brin fanatique (les Sparks) ou une légende de la Zone, Strelok, héros du premier Stalker de 2007.

Jouer à Stalker 2 : Heart of Chornobyl en 2025 est une expérience troublante, à l’heure où se décide l’avenir de l’Ukraine, après trois ans d’une guerre éreintante avec la Russie, comme à une partie de Monopoly entre forces de premiers plans, Trump et Poutine, et de second plan, l’Europe et l’Ukraine de Zelensky. Difficile de ne pas voir en Korshunov et Scar l’incarnation des présidents Trump et Poutine, impérialistes et belligérants, tandis que la centaine de PNJ que l’on croise dans l’aventure, au bout du rouleau, déracinés, alcooliques ou déments, sont comme ces ukrainiens du Donbass, de Donetsk ou de Crimée, en lutte constante pour leur survie.

La bataille pour la Zone, assurément l’atout principal de Stalker 2, n’est ni plus ni moins qu’un miroir de la situation ukrainienne depuis plus de 10 ans. Le développement chaotique du jeu, annoncé en production en 2010, avant d’être enterré, puis ressuscité à la fin des années 2010, a suivi la dégradation de la situation géopolitique locale. Heart of Chornobyl est un jeu créé en temps de guerre, et tout, de son level design à son scénario, nous le renvoie en pleine figure. L’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, il faut le rappeler, a eu un impact conséquent sur la production de Stalker 2, partie de GSC Game World déménageant à Prague, tandis que l’autre est allée combattre sur le front.

À bien des égards, Stalker 2 : Heart of Chornobyl est un jeu exceptionnel, même cabossé. Le fait d’errer, flâner, dans la Zone, aussi belle qu’hostile, des dizaines d’heures durant, a peu d’équivalent dans le jeu vidéo moderne, et rappelle ce qu’un open world peut être – à défaut d’être devenu un argument marketing pour vendre des copies. On n’a jamais été aussi loin (les monstres, les gunfights) et aussi proche (l’ambiance) du cinéma de Tarkovski – pour ceux qui l’ignorent, les jeux Stalker sont des adaptations du livre Pique-nique au bord du chemin des frères Strougatski, lui-même adapté par Tarkovski en 1979 dans son chef-d’œuvre… Stalker. Un jeu unique.

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